Pour sa 18ᵉ édition, la foire dubaïote a attiré enseignes internationales et amateurs d’art dans un Madinat Jumeirah qui n’a pas désempli. Les professionnels se laissent de plus en plus séduire par l’envergure internationale de la ville, qui capte l’attention de nombreux collectionneurs venus du monde entier. Les galeries africaines, elles, tirent leur épingle du jeu.
Probablement la foire la plus internationale au monde, tant du côté des galeries que des visiteurs. C’est ce qui ramène chaque année artistes et professionnels de l’art au cœur du centre de convention du Madinat Jumeirah. Cent-vingt galeries, issues de soixante villes, se retrouvent pour une 18ᵉ édition d’Art Dubai marquée par son cosmopolitisme assumé. Celles-ci sont organisées autour de quatre grandes sections : Contemporary, Bawwaba — réunissant des œuvres créées pour Art Dubai ou au cours de l’année écoulée —, Art Dubai Modern, et Art Dubai Digital. Le trafic est dynamique, les langues se croisent, et il devient presque impossible de trouver un lieu où s’asseoir tant les visiteurs affluent pour découvrir les œuvres exposées.

La galerie Vigo (Londres), qui n’avait pas présenté à Art Dubai depuis 8 ans, a fait un retour remarqué avec une pièce rare de Ibrahim El-Salahi. L’artiste soudanais, dont les œuvres comparables se comptent sur les doigts d’une main, est déjà bien implanté dans la région, avec des pièces présentes à Mathaf (Doha) ou au Louvre Abu Dhabi. Le directeur de Vigo, Toby Clarke, explique son retour par « la transformation radicale de Dubai », une ville de plus en plus internationale, où l’intérêt pour l’art contemporain atteint de nouveaux sommets. Clarke représente exclusivement El-Salahi depuis treize ans, et cette année, plusieurs encres sur papier datant des années 1960 ont trouvé preneur auprès du public dubaïote. La pièce phare cependant, The Tree, une monumentale acrylique sur toile de plus de deux mètres de hauteur et datant de 2008, a été réservée par une institution muséale de la région dans l’attente de la finalisation de l’achat. El-Salahi séduit par son style singulier, mais aussi parce qu’il incarne une génération d’artistes transnationaux, revendiquant leur appartenance au monde, explique Clarke. Et on imagine parfaitement comment son parcours international peut résonner aux Émirats. Henrik Godsk, artiste danois représenté lui aussi par Vigo, résume l’atmosphère « C’est résolument la foire la plus internationale à laquelle j’ai participé ». Celui-ci est pourtant un grand habitué des foires européennes et l’héritier d’une longue lignée de voyageurs du monde du cirque : il appartient à la 7ᵉ génération. Godsk séduit avec son travail qui mêle style moderniste et souvenirs d’enfance dans les caravanes du cirque. Ses œuvres ont, elles aussi, trouvé leur public.
Autre galerie remarquée, Leila Heller (New York & Dubai) a profité de la saison artistique pour capter l’attention d’un public international, bien que la majorité des acheteurs soient résidents de la région du Khaleej. Les huiles sur lin de Darvish Fakher ont été vendues entre 5 950 et 12 500 dollars pour des formats inférieurs à un mètre de large. Les sculptures en acier d’Azza Al Qubaisi, artiste émiratie combinant calligraphie arabe et formes géométriques (entre 40 et 80 cm de hauteur), se sont vendues entre 33 000 et 36 000 dollars. Une œuvre sur bois de Bahar Sabzevari a trouvé preneur pour 13 500 dollars, tandis qu’une toile carrée (98 x 98 cm) de Parinaz Eleish est partie à 17 000 dollars.

Les Modernes toujours autant sollicités
Du côté latino-américain, Gonzalez Ramos, fondateur de la galerie RGR (Mexico City), a su saisir l’appétit local pour la nouveauté : « C’est un marché en pleine croissance. On voulait présenter des artistes jamais montrés ici, et participer activement à l’évolution de la scène artistique ». Face au succès des ventes, il a d’ores et déjà annoncé son intention de revenir l’an prochain. Même stratégie du côté des galeries indiennes, qui misent sur une clientèle fidèle, souvent implantée dans la région. Dubai, avec sa base internationale de résidents, attire des collectionneurs qui, bien qu’étrangers, ont établi une présence durable aux Émirats. Certains possèdent une résidence secondaire, d’autres y vivent à plein temps. Peu d’entre eux feraient l’aller-retour pour une seule foire, mais le fait de pouvoir acquérir sur place crée une dynamique singulière. Les galeries, elles, anticipent et apportent leurs pièces les plus fortes, sachant que les affinités culturelles augmenteront les chances de vente.
À Art Dubai, même les pièces modernistes prennent un air de nouveauté. Chaque année, de nouveaux artistes arabes de cette génération sont mis en lumière, et c’est précisément ce qui fait de la section Moderne la coqueluche de la foire. La galerie One (Ramallah) proposait cette année un solo show de l’artiste gazaouie Laila Shawa (1940- 2022), figure majeure de l’art palestinien engagé. Elle s’inscrit dans la même génération que Sliman Mansour, lui aussi exposé cette année par la galerie Zawyeh (Ramallah & Dubai). La galerie Mark Hachem (Beyrouth / New York / Paris) misait, elle, sur trois grands noms des modernismes et des cinétismes : Alfred Basbous (1924-2006), maître libanais du modernisme, dont les sculptures se sont vendues entre 20 000 et 100 000 dollars; Hussein Madi (1938-2024), avec des peintures vendues entre 20 000 et 50 000 dollars; et Dario Perez Flores (1936-2022), artiste vénézuélien, avec des ventes allant de 30 000 à 40 000 dollars. Les trois artistes ont connu un très grand succès d’après Mark Hachem, qui a vendu la majeure partie de son stand.

Un art africain de très haut niveau
Les plus grosses ventes, toutefois, se sont conclues avant même l’ouverture officielle de la foire, lors des previews VIP des 16 et 17 avril. La galerie GVCC (Casablanca) annonce avoir vendu près de la moitié de sa collection dès le vendredi. « La foire est meilleure cette année. On a senti une vraie force d’achat dès le premier jour », confie Mehdi Hadj Khalifa. Parmi les artistes présentés: Soufiane Idrissi, dont deux grandes œuvres (180 x 140 cm et 120 x 90 cm) ont été vendues pour 25 000 et 15 000 dollars respectivement; Hassan Manana, à 16 000 dollars ; et Mehdi Melhaoui. Les pièces ont séduit à la fois des locaux et des expatriés basés à Dubai et Abu Dhabi. La Galerie 38 (Casablanca et Marrakech) présentait un solo show de la casablancaise Ghizlane Agzenai. Toutes ses œuvres ont été vendues avant même l’ouverture au public, pour des montants allant de 16 000 à 33 000 dollars. Cannelle Hamon-Gillet, directrice de la galerie à Marrakech, parle d’un « coup de cœur immédiat » chez les acheteurs, évoquant « un effet hypnotique ». Certains collectionneurs, familiers de l’École de Casablanca, ont même reconnu « un héritage » dans ses compositions. Cet héritage est également présent chez la galerie Comptoir des Mines (Marrakech), qui signe sa 5ᵉ participation à la foire avec le show Witnesses, réunissant des œuvres de Mohammed Kacimi (1942-2003), ainsi que de Mustapha Akrim, Khadija Jayi, Mohammed Arejdal et Fatiha Zemmouri. S’appuyant sur l’héritage politique et engagé de Kacimi, ces artistes proposent une réflexion sur le monde en alliant mémoire historique et art contemporain. Le Comptoir des Mines trouve ici un public très intéressé « par l’exception artistique marocaine », explique Hicham Daoudi, directeur de la galerie.

Autre enseigne venue avec des artistes africains, la galerie Efie, présentait une œuvre textile de Abdoulaye Konaté, qui séduit le public émirati depuis sa sélection dans l’exposition « Rois et Reines d’Afrique : formes et figures du pouvoir » au Louvre Abu Dhabi. Kwame Mintah, représentant de la galerie familiale, explique : « montrer de l’art contemporain africain ici, où la scène artistique contemporaine est en croissance, c’est très différent, c’est rafraîchissant, c’est comme une page blanche. L’interprétation est neuve, parce que les gens ne sont pas forcément exposés à cet art, et la première fois qu’ils y font face, c’est devant des travaux de maîtres comme Konaté ou Campos-Pons, des artistes de plus haut niveau. Et donc l’histoire qu’on construit ici, c’est que l’art africain est un art de très haut niveau. » En gage d’engagement durable, la galerie Efie a même ouvert un espace permanent à Alserkal Avenue, épicentre de l’art contemporain à Dubai.
Cette 18ᵉ édition d’Art Dubai laisse entrevoir une prochaine foire encore plus dynamique. Un élan renforcé par l’arrivée de Dunja Gottweis, ex-responsable des relations galeries pour le groupe Art Basel, désormais nommée directrice de la foire. Sa prise de fonctions, officialisée lors de la clôture le 20 avril, marque un tournant stratégique. Le recrutement d’une figure clé d’Art Basel confirme qu’Art Dubai ne joue plus en marge, et elle s’impose désormais parmi les grandes foires internationales.
Rania Kettani





