Croissance rapide des projets culturels, essor de la scène artistique, renforcement de l’implantation de Christie’s et Sotheby’s à proximité, foire internationale bien implantée à Dubaï… Le hub culturel mondial est réel, mais que raconte le second marché des Émirats arabes unis ?
Le Moyen-Orient occupe une place de plus en plus centrale sur le marché de l’art international. Cette montée en puissance repose sur des initiatives d’envergure et des investissements stratégiques, notamment à travers le rayonnement des Émirats arabes unis. Abu Dhabi, se distingue particulièrement par des projets ambitieux, à l’image du Louvre Abu Dhabi, qui a ouvert ses portes en 2017, et de son futur Guggenheim, dont l’ouverture est prévue cette année. Ces musées ne se contentent pas d’être des vitrines architecturales spectaculaires : ils s’imposent comme des institutions phares grâce à leurs politiques d’acquisition visant à constituer des collections internationales de premier plan.
Les grandes fortunes privées de la région jouent également un rôle moteur. Ces collectionneurs influents, souvent en lien étroit avec les initiatives institutionnelles, soutiennent activement les scènes artistiques locales et internationales. Le dynamisme s’accompagne d’une infrastructure culturelle renforcée, portée par des événements internationaux comme Art Dubai. Depuis sa création en 2007, cette foire s’est imposée comme un carrefour mondial pour les artistes, les galeristes et les collectionneurs. En parallèle, des maisons de ventes comme Christie’s et Sotheby’s ont établi une présence durable dans la région, marquant un tournant pour le marché des enchères au Moyen-Orient. Cependant, cette effervescence cache une réalité contrastée : si le rayonnement culturel des Émirats est indéniable, le marché des enchères reste encore modeste par rapport à son potentiel.

© Sotheby’s
Une stratégie culturelle offensive
Le dynamisme des Émirats s’inscrit dans une stratégie plus large de soft power culturel. En investissant massivement dans des infrastructures de prestige et des initiatives internationales, la région affirme son influence bien au-delà de ses frontières. Parmi les figures emblématiques de ce rayonnement, Cheikha Hoor Al-Qasimi occupe une place particulière. En 2024, elle a été consacrée personnalité la plus influente du monde de l’art dans le classement ArtReview Power 100. Cette distinction récompense son engagement multiforme, à la fois en tant que directrice de la Sharjah Art Foundation et commissaire de prestigieux événements internationaux, comme la Triennale d’Aichi au Japon en 2025 ou la Biennale de Sydney en 2026.
Les initiatives émiriennes ne se limitent pas aux événements artistiques. Elles incluent également des investissements stratégiques dans une industrie culturelle qui figure parmi les secteurs économiques les plus dynamiques du monde. Dubaï s’est d’ailleurs forgé une solide réputation comme premier centre culturel du golfe arabo-persique. En 2023, elle arrivait en tête du classement mondial dans les investissements en industries culturelles et créatives, selon le rapport fDi Markets du Financial Times, et l’ambition de la Creative Economy Strategy de Dubaï vise à établir l’émirat comme capitale mondiale de l’innovation en cette année 2025.

Un marché en quête de maturité
Les Émirats arabes unis s’ancrent plus que jamais dans le marché de l’art mondial. En 2024, le fonds souverain d’Abu Dhabi, ADQ, a injecté un milliard de dollars dans Sotheby’s, renforçant ainsi son influence sur l’une des maisons de ventes les plus puissantes du globe. Parallèlement, des rumeurs persistantes ont évoqué, fin 2024, un rapprochement stratégique entre Abu Dhabi Art Fair (ADAF) et Art Basel, référence absolue des foires internationales. Si ce partenariat se concrétise, il marquera une nouvelle étape dans l’intégration des Émirats au cœur du marché de l’art global.
Ces avancées sont impressionnantes. Pour autant, le marché des enchères local demeure limité, en volume comme en valeur. À Dubaï, Christie’s n’a réalisé que 2,15 millions de dollars en ventes d’œuvres d’art en 2024, un chiffre qui contraste fortement avec les 28,7 millions atteints en 2008. Au total, les ventes combinées de Christie’s et d’Artiana, une maison d’enchères exclusivement en ligne appliquant une politique sans frais d’acheteur (no buyer’s premium) qui réduit les coûts pour les collectionneurs, n’ont généré que 7,5 millions de dollars pour environ 150 lots. Un résultat qui paraît bien modeste face au potentiel évident de la région. Les efforts des deux grandes maisons de ventes pour promouvoir les artistes émergents, à travers des ventes ciblées et des expositions, commencent néanmoins à porter leurs fruits. À cela s’ajoute un environnement plus sain et moins spéculatif qu’au début des années 2000. Toutefois, le chemin reste long, d’autant qu’Artiana, l’une des principales maisons locales, se concentre principalement sur l’art d’Asie du Sud. En conséquence, les classements des ventes à Dubaï sont souvent dominés non pas par des artistes du Moyen-Orient, mais par des figures indiennes majeures, comme Ravinder Reddy, Maqbool Fida Husain ou Sakti Burman.

© Sotheby’s
Un futur déjà prometteur
Dans ce contexte, la foire Art Dubai – prévue du 18 au 25 avril 2025 – joue un rôle central en tant que véritable moteur pour les artistes du Moyen-Orient, y compris ceux issus des diasporas. L’ampleur internationale de l’événement, qui rassemble une centaine de galeries issues de cinq continents et attire collectionneurs, institutions et curateurs du monde entier, renforce considérablement la visibilité des artistes de la région. Art Dubai s’impose ainsi comme un pont essentiel entre les talents du Moyen-Orient et la scène globale du marché de l’art.
Il y a 20 ans, l’installation de Christie’s à Dubaï a joué un rôle clé en montrant aux hommes et femmes d’affaires le potentiel financier des œuvres d’art, tant en termes d’investissement que de revente sur les marchés secondaires. L’activité de Christie’s a permis de créer du lien avec les acheteurs, voire d’encourager certains d’entre eux à embrasser une nouvelle vocation : celle de collectionneur assidu. Certes, ce mouvement a aussi favorisé une spéculation rapide, portée par la prospérité économique de l’émirat, mais ces évolutions ont commencé à dynamiser un marché qui n’a pas encore démontré son potentiel. Les Émirats arabes unis, on l’a vu, disposent de solides atouts pour s’ancrer durablement sur le marché de l’art international. Leur stratégie de soft power culturel façonne un écosystème unique. Reste à dynamiser le marché des enchères, un élan qui vient d’être amorcé avec la toute première vente de Sotheby’s en Arabie saoudite en février dernier.

– Refik Anadol, Machine Hallucinations – Space | Chapter II : Mars, 2021, peinture numérique à partir de données traitées par intelligence artificielle, dimensions variables. © Sotheby’s
Sotheby’s a habilement devancé sa grande concur- rente Christie’s, qui avait pourtant été la première, en septembre dernier, à annoncer avec enthousiasme l’obtention d’une licence commerciale pour organiser des ventes aux enchères en Arabie saoudite. Quelques semaines plus tard, Sotheby’s faisait la même annonce, mais avec un calendrier déjà bien ficelé. Résultat : la maison a organisé « Origins », la toute première vente aux enchères internationale de l’histoire de l’Arabie saoudite, le 8 février dernier. L’exposition préalable, tenue à la Bujairi Terrace de Diriyah, en périphérie de Riyad, avait donné le ton en attirant plus de 2 500 visiteurs. La vente, quant à elle, a confirmé cet engouement : les œuvres d’artistes saoudiens ont systématiquement dépassé les estimations, tandis que plusieurs signatures arabes ont battu leurs records. Ce succès reflète-t-il simplement l’attrait de la nouveauté ou annonce-t-il l’émergence d’un nouvel épicentre pour le marché de l’art ? Et quels impacts observe-t-on déjà sur la cote des artistes du Moyen-Orient à l’étranger ? Réponse dans notre prochain article, dédié à l’Arabie saoudite.
PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET BY ARTPRICE.COM

660 000 $ – Mohamed Al Saleem,
O’ God, Honor Them and Do Not Honor an Enemy Over Them, 1977, huile sur toile, 100x120cm
© Sotheby’s


Paul Guiragossian, The March to Deir-Zor (La Grande Marche), c. 1986, huile sur toile, 97x146cm
© Sotheby’s