Alors que l’écrivain expose au Musée d’art moderne et contemporain Mohammed VI de Rabat ses toiles et manuscrits, il revient avec nous sur son amour des peintres marocains et l’importance d’éduquer le regard des jeunes générations.
Vous avez connu de nombreux peintres marocains depuis les années 1960. Quels souvenirs en gardez-vous ?
Quand j’étais étudiant, je me souviens qu’on nous parlait parfois de Mohamed Ben Ali R’bati que l’on considère souvent comme le premier peintre marocain. J’ai aussi le souvenir de Kacimi qui était venu à la fac de lettres nous montrer quelques-unes de ses toiles qui relevaient alors de l’abstraction géométrique. J’avoue que nous étions restés quelque peu indifférents. Quand je me suis installé à Casablanca pour enseigner, j’ai rencontré les membres du groupe de Casablanca dont Melehi avec lequel je partageais l’amour d’Asilah et de Tanger. À l’époque Gharbaoui était déjà décédé, dans les circonstances que l’on connaît, seul sur un banc en plein Paris. Mais c’est la disparition, en 1967, de Cherkaoui qui m’a le plus ému. J’aimais beaucoup son abstraction sur toiles de jute. Pour la première fois, on voyait des signes de notre culture en peinture, avec un imaginaire qui était propre à nous.

Vous avez collaboré avec certains de ces peintres ?
Mohamed Melehi a réalisé la couverture de quelques livres de poésie. J’étais aussi allé rencontrer Houssein Miloudi à Essaouira. Il m’avait offert un dessin que j’ai reproduit sur un autre recueil de poèmes. Il faut rappeler l’importance qu’eut alors la revue Souffles dont Melehi faisait partie du comité de rédaction et qui commençait à s’intéresser aux arts plastiques, avant leur tournant politique. J’ai toujours une pensée émue pour Mohamed Chabâa qui avait une vision très précise de ce qu’il voulait faire. Malheureusement, il a été emprisonné plusieurs années pour rien et a disparu quelques temps après avoir été libéré. Inscririez-vous votre peinture dans la filiation de ces artistes ?
Peut-être, en toute modestie, dans celle de Melehi qui avait cette obsession d’exploiter au maximum le motif de la vague, comme j’ai celle d’exploiter celui de la porte. J’aime chez lui sa quête de la lumière. Il a osé utiliser des couleurs vives qui n’étaient pas fréquentes à l’époque.

Matisse est, à cet égard, un autre peintre qui a compté pour vous. Dans votre Dictionnaire amoureux du Maroc, vous lui prêtez d’ailleurs ces mots : « Je mens. Je donne du monde une lumière subjective que j’attends tous les matins ». Quelle importance revêt pour vous cet artiste ?
Je l’ai adopté parce qu’il était chez moi à Tanger, en 1912 où il a su capter cette lumière magnifique, arrivée en effet après de fortes pluies. Ce que j’aime chez Matisse, c’est son bleu, notamment quand il commence à découper le papier et à faire ses collages. J’ai été nourri, en tant que peintre, par ce bleu de la Méditerranée qui était en face de moi chaque matin ; notre maison donnant directement sur le Détroit de Gibraltar. Que représente pour vous la Méditerranée que l’on retrouve dans nombre de vos romans ?
La Méditerranée, pour moi, c’est une vision du monde, une façon d’être au monde. Ce n’est pas qu’une mer. Aujourd’hui, ce serait davantage un cimetière marin si l’on pense aux 30 000 morts dénombrés depuis les années 2000. La Méditerranée, c’est la célébration permanente du bleu, du ciel et en même temps, c’est un horizon inaccessible. Je suis amoureux de la mer, de l’océan atlantique aussi. Mais à Deauville par exemple, je ne retrouve pas ces sensations, contrairement à l’Italie ou la Grèce. Quand le Maroc vivait ses années de plomb, je disais souvent que la Grèce, c’était le Maroc moins l’angoisse !

À propos d’angoisse, vous vous êtes aussi beaucoup intéressé à l’artiste Giacometti ?
Oui, je l’aime pour la force de son travail, pour l’universalité de la détresse qu’il nous donne à voir, pour ses silences et pour la poussière. Je me souviens que Jean Genet me racontait que lorsqu’il avait posé chez lui, il avait remarqué sous l’évier, sous les tables la présence de sculptures avec plein de poussière. Genet a beaucoup compté pour moi. Il allait à l’essentiel, il m’a appris à regarder la peinture. Je me souviens d’une expo de Van Gogh qu’il avait vue en France dont il disait qu’elle l’avait intimidé. Il n’était dupe de rien. Il m’a fallu attendre d’avoir 25 ans pour découvrir la peinture lorsque je suis arrivé à Paris. Il faut que les élèves des écoles aujourd’hui aillent voir les expositions. Il est important d’apprendre à regarder. Cela m’a beaucoup manqué quand j’étais jeune. Quelle analogie faites-vous justement entre la peinture et la poésie ?
Pour moi, la poésie c’est la mathématique des sentiments. Un mot doit être à sa juste place. Si on le bouge, le poème tout entier vacille. Pour la couleur, c’est la même chose. La peinture, c’est l’intuition juste. Il faut pouvoir mettre à côté du jaune, par exemple, une autre couleur qui va permettre de former un ensemble qui donne quelque chose à voir. Le choix d’une couleur est un travail permanent. Je recherche le plaisir du regard. Ma seule ambition c’est que ma peinture rende heureux ceux qui la contemplent.

On retrouve cette joie et ce plaisir chez les peintres d’Essaouira que vous affectionnez particulièrement. Quels autres peintres marocains aimez-vous le plus ?
Oui, les peintres souiris sont sans doute les artistes les plus authentiques du Maroc. Ils n’intellectualisent pas leur travail et ont créé leur propre imaginaire, leurs propres formes. Ils ne sont pas assez reconnus chez eux, contrairement à l’Espagne avec le collectionneur Ben Jakober dont la Fondation à Majorque comporte plusieurs de leurs œuvres. Pour moi, le peintre marocain le plus inventif reste Cherkaoui. Puis viennent ensuite Bellamine et Kacimi que j’affectionne particulièrement. J’aime aussi, comme je vous disais, Melehi pour l’audace qu’il a eue de réaliser une peinture ni figurative ni abstraite, de capter la lumière d’Asilah. Et puis, il y en aurait sans doute un autre dont je tairai le nom car j’ai envie que tout le monde se retrouve !Propos recueillis par Olivier Rachet« De l’écriture à la peinture », Tahar Ben Jelloun, Musée Mohammed VI, jusqu’au 30 juin – Rabat.
