Paysages Mouvants : un voyage entre rêves et cauchemars

Jeanne Mercier bouscule les sages cimaises du Jeu de Paume pour composer un parcours magistral sur le paysage. La curatrice nous fait voyager depuis les images redoutées de l’apocalypse jusqu’aux géographies rêvées de notre imaginaire, pour mieux dresser un état du monde actuel.
« C’est le regard qui crée le paysage.» C’est ainsi que les mots de la scénariste Loo Hui Phang nous accueillent avant même de franchir la première salle de l’exposition « Paysages Mouvants », qui se tient jusqu’au 23 mars 2025 au Jeu de Paume. Collaboratrice de longue date de Diptyk magazine, co-fondatrice d’Afrique In Visu et spécialiste de la photographie africaine, Jeanne Mercier a su élargir son horizon pour livrer une cartographie plurielle, allant d’Amérique centrale jusqu’aux glaciers de l’Antarctique, en passant par l’Océanie, le Sahara ou le Congo. « Pendant 15 ans j’ai travaillé sur la représentation du continent africain qui était extrêmement centré sur l’humain, avec la question de se représenter soi-même, se réapproprier son image par rapport à la période coloniale”, rappelle la commissaire. Puis j’ai été saisie par un nouveau phénomène, où je voyais les artistes se décentrer d’eux-mêmes pour s’intéresser à leur environnement. Le paysage s’est donc tout de suite imposé dans ce projet, en incluant aussi l’imaginaire, un thème que j’explore depuis longtemps avec Afrique in Visu.»

14 palladium palms - Mounir Ayache
Mounir Ayache, Palladium Palms.

À la recherche de l’Eden perduLa scénographie de « Paysages Mouvants » est assez exceptionnelle, et elle vaudrait presque le détour à elle seule. Pas de ligne droite, mais des bifurcations avec quelques points de repos, comme lorsqu’on traverse un paysage réel. Pas de classification naturaliste des territoires non plus mais une traversée sinueuse et féconde. Au centre de ce parcours, le photographe allemand Thomas Struth (1954), doyen de l’exposition, aime s’atteler au gigantisme. Pour son projet New Pictures from Paradise (2002), il a parcouru plusieurs forêts tropicales, dont la région de São Paulo au Brésil, pour capter la représentation d’un idéal perdu, celui du jardin d’Eden. Un éden exotique et stéréotypé, c’est ce que questionne Laila Hida dans son installation Le Voyage du Phoenix. Non sans ironie, elle y dresse des ponts entre les oasis sahariennes, dont sa famille est issue, et la Riviera française. Le point de jonction s’appelle « Phoenix dactylifera » et c’est un palmier dattier qui fut planté massivement sur la Côte d’Azur il y a plus de 100 ans, constituant aujourd’hui le visage actuel de ce paysage « typiquement » français. Le cliché toujours, obsède ses préoccupations d’artiste puisque, rappelle-t-elle, « l’Eden est devenu objet de consommation ».Julien Lombardi voit quant à lui plus loin, vers l’infini des étoiles. Après avoir conquis, pillé, voire même dénaturé tous les paysages de la terre, quel espoir d’Eden nous reste-t-il ? Un territoire extra-terrestre probablement. Planète B, étendues vierges, nouveaux territoires à conquérir, l’espace a en effet tout du nouvel eldorado. « Le salut de l’Homme réside dans les étoiles », rappelle Loo Hui Phang. En se rendant dans le désert de Sonora au Mexique, Julien Lombardi a expérimenté les conditions extrêmes de ce paysage utilisé par la NASA pour ses simulations. Il formule ainsi un renversement des pôles, entre ce qui serait dans le ciel ou sur terre, entre ici et là-bas. L’artiste marseillais revendique « une approche contre-colonialiste de l’espace ».

ⓒ Léonard Pongo
ⓒ Léonard Pongo

Paysages menacésEcologie, tourisme, industrie, surexploitation, nouvelles technologies…   « Paysages Mouvants » est un miroir de notre monde où la nature est plus qu’habitée, elle est maintenant squattée. De ces débordements, Julian Charrière en fait des images presque séductrices, si un élément perturbateur ne venait pas induire un filet d’inquiétude. Ouvrant l’exposition, et nous plongeant immédiatement dans le bain de l’urgence climatique, le tirage grand format de sa série Towards No Earthly Pole assène la fin des glaciers, dans un paysage froid et nocturne. Dans la salle suivante, le photographe franco-suisse enfonce le clou : simulant des feux de forêts à l’aide d’artifices utilisés dans le cinéma, An invitation to Disappear rappelle l’exploitation délétère de l’huile de palme en Indonésie.Il est une autre histoire industrielle tragique, racontée par Richard Pak : le destin de l’île de Nauru ressemble en effet à un conte, dont la morale serait de se méfier de ses propres atouts. Paysage paradisiaque au milieu de l’Océanie, elle fut une manne financière pour ses colons puis ses habitants, après la fin de la colonisation, grâce à l’extraction du phosphate. À l’extrême malheureusement, asséchant l’île et précipitant le pays dans la banqueroute. 

10 Struth_07901_P24_35cm_300dpi
ⓒ Struth

Territoires de mémoireDe ces paysages rêvés ou sacrifiés, d’autres artistes tentent de préserver la mémoire. « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre », disait Cioran. Pourtant, « Paysages Mouvants » prend le contre-pied, révélant des identités façonnées par les lieux. « Le paysage est une fiction collective », avance Loo Hui Phang. Dans la vidéo de Monica de Miranda, une femme parcourt le fleuve Kwanza qui fut au centre de la conquête coloniale de l’Angola par les Portuguais. Se fondant avec le cours d’eau, la présence féminine dialogue avec la nature pour dessiner une « géographie affective » selon l’artiste portugo-angolaise, tel un outil de réparation. Toujours liée à l’eau, l’installation immersive de Léonard Pongo élève le paysage au rang d’individu. À l’aide de projections vidéo sur tissu et d’impression sur textile, Tales from the Source dessine par strates les multiples facettes du Bassin du Congo, comme une ressource à préserver.Enfin, on retient Mathieu Pernot et son Atlas en mouvement qui explore les migrations en Méditerranée. Travaillant avec les réfugiés, il leur fait dessiner leur parcours d’exil sur des cahiers d’écolier. Ces géographies mentales et fragiles témoignent qu’un paysage, lieu de rêverie pour la plupart, peut aussi être un obstacle à franchir.Marie Moignard« Paysages Mouvants », Jeu de Paume, jusqu’au 23 mars 2025, Paris. 

13-Mathieu-Pernot-herbier-
Mathieu Pernot, Herbier.
1 JulianCharriere_AnInvitationToDisappear-Sorong_2018_CopyrightTheArtist_VGBildKunstBonnGermany (1)
Julian Charrière, An Invitation to Disappear – Sorong, 2018. ⓒ L’artiste / VG Bild-Kunst, Bonn, Allemagne.
11 Into the maw of the spectacle_still 1 HD
Laila Hida, Into the Maw of the Spectacle.
7 Prune-Phi_COM_11
Prune Phi, COM 11.
6Yo-Yo Gonthier, Les nuées de sable, N°2, Sahara, 2022
Yo-Yo Gonthier, Les nuées de sable, N°2, Sahara, 2022.

5 Richard Pak PAK_SoleilVert
Richard Pak, Soleil Vert.