À Marrakech, les influences africaines de Kacimi

Ultime volet de la rétrospective que le Comptoir des Mines consacre au peintre Mohamed Kacimi, l’exposition « Mohamed Kacimi 1994-2003, Une œuvre universelle » revient sur les dernières années de peinture d’un artiste qui a fait de l’Afrique le cœur de son engagement plastique. 
Des années 1990 jusqu’à sa disparition précoce en 2003, Mohamed Kacimi parcourt le continent africain à l’invitation souvent d’organismes internationaux tel que l’UNESCO. En 1994, il participe ainsi à Ouidah, au Bénin, à la manifestation « La Route de l’esclave ». Suivront des séjours à Saint-Louis au Sénégal, à Bamako ou dans les déserts algériens ou libyens qu’il arpente en quête de cette humanité invisible qui traverse tout son travail. L’exposition que présente aujourd’hui le Comptoir des Mines, dans le sillage de celle présentée en 2018 au MUCEM – « Kacimi, Une transition africaine 1993-2003 » – revient sur les œuvres de cette ultime période marquée par une figuration à la portée universelle et une palette de couleurs des plus dépouillées. Les figures que met en scène Kacimi brillent d’abord par leur singularité. Un simple trait suffit à esquisser une posture : un corps tendu souligne le désir d’émancipation, un corps qui se ploie renvoie à la résistance à l’oppression, un corps qui entrouvre ses jambes exprime l’aspiration à donner la vie ou à renaître. Rien de la condition humaine de ces descendants de l’esclavage et de la domination coloniale ne lui est alors étranger. 

020
SANS TITRE, CIRCA 1998. Technique mixte sur toile, 160 x 130 cm. Cachet de l’atelier en bas à droite.

Artiste nomadeDans le catalogue d’une exposition en faveur des droits de l’homme organisée à Rabat en 2002, il assimile ainsi le militant à « un nomade impliqué dans son environnement », ajoutant qu’il « n’a pas de territoire précis ». Cette déterritorialisation, le peintre la suggère à travers une attention particulière portée à la spatialité de ses œuvres dans lesquelles les êtres semblent être autant en apesanteur que subissant les lois d’une gravité que l’on peut confondre avec le fardeau ou le joug de l’Histoire. Cette attention à l’autre se retrouve aussi dans la figure du conteur présente dans plusieurs toiles et dans une série de portraits sur papier de 1994 dont les titres s’apparentent à de véritables poèmes en prose : L’aube où ton visage d’autre fois, La mémoire des nuits du Sud. Les mots s’invitent parfois sur la toile comme dans cette œuvre sans titre réalisée en 2001 au Mali sur laquelle le peintre écrit son aspiration à dévoiler le poème inscrit dans chaque corps. Une économie de moyens préside à de nombreuses œuvres, et Kacimi n’hésite pas à utiliser comme supports de simples boîtes en bois ou des moustiquaires dont le caractère prosaïque renvoie aux réalités africaines qui nourrissent alors sa création.

4
Vue de l’exposition « Mohamed Kacimi, 1994-2003, Une œuvre universelle »

Un bleu fraternelLa palette de couleurs du peintre oscille entre deux polarités : des ocres suggérant des étendues désertiques ou la rudesse d’une terre de feu et un bleu nila exprimant l’aspiration à un infini plus fraternel que cosmique. Dans l’une des citations qui accompagne une scénographie aussi dépouillée que majestueuse, alternant des murs repeints aux couleurs de l’artiste et des photographies d’archives agrandies, Kacimi revient sur la dimension existentielle de ses choix chromatiques : « Je m’ouvre au ciel et je suis traversé par les bleus. Je baisse la tête vers le sol, c’est l’ocre. Tout me prend. Seule possibilité : être en état de nerfs. » Mais c’est souvent le blanc qui semble emporter la mise, couleur dont le peintre souligne davantage les aspérités que la luminescence comme dans cette toile magnifique de 1999 Le désert blanc où cohabitent la figure hiératique d’un homme du désert, l’éclosion d’une fleur et quelques points rouges pouvant évoquer un message secret, aussi énigmatique et douloureux que la condition des peuples africains en quête de leur libération.Olivier RachetExposition « Mohamed Kacimi, 1994-2003, Une œuvre universelle », Comptoir des Mines, Marrakech, jusqu’au 15 janvier 2025. Un nouvel accrochage sera présenté à l’occasion de la 1-54. 

17
Vue de l’exposition « Mohamed Kacimi, 1994-2003, Une œuvre universelle »
1596
SANS TITRE, CIRCA 2000. Technique mixte sur papier marouflé sur toile, 78 x 57 cm. Cachet de l’atelier en bas à droite.