[ÉDITO #70] Les artistes, visionnaires et sociologues

Au moment de clore ce numéro, une annonce fait son effet. La Camerounaise Koyo Kouoh, directrice exécutive et conservatrice en chef du Zeitz MOCAA au Cap depuis 2019, sera la prochaine directrice artistique de la Biennale de Venise. Kouoh commente sa nomination en ces termes : « Tous les deux ans, artistes, professionnels de l’art et des musées, collectionneurs, galeristes, philanthropes et un public toujours croissant convergent vers ce site mythique pour ressentir le pouls de l’esprit du temps. C’est un honneur […] de composer une exposition qui, je l’espère, aura du sens pour le monde dans lequel nous vivons – et surtout pour le monde que nous souhaitons bâtir. Les artistes sont les visionnaires et les sociologues qui nous permettent de réfléchir et de projeter d’une manière qui n’appartient qu’à ce domaine d’activité. »

L’expression « visionnaires et sociologues » (visionaries and social scientists) me frappe. Elle m’engage à relire de plus près ce numéro de fin d’année et à mesurer, questionner, à la lumière de cette définition inédite de l’art, ce que nous avons choisi de montrer dans nos pages.

Et l’exercice est salutaire.

À Dakar d’abord. Sur le thème « The Wake», la 15e édition de la Biennale de Dakar qui s’achève tout juste tissait des liens entre l’exploitation des ressources naturelles et celle des êtres et des corps – notamment celui des femmes. Ancrée dans son temps, cette biennale africaine se fait aussi l’écho d’une théorie décoloniale qui établit une relation complexe entre dérèglement climatique, esclavagisme et colonialisme. Ici, les artistes que la commissaire Salimata Diop a rassemblés dans son exposition ont offert une lecture globale des oppressions systémiques.

Puis à Marseille. Pourquoi la Friche La Belle de Mai attire-t-elle la jeune scène marocaine ? Que vient chercher à Marseille ce flux continu d’artistes tout juste sortis des Beaux-Arts ? Si Marseille marque profondément nos jeunes artistes par son empreinte visuelle, sonore, historique, ici, dans ce subtil lieu de conversation entre les rives de la Méditerranée, qui transcende les frontières, de jeunes Marocains montrent aussi ce que l’art a de plus précieux.

Une photographie visionnaire. Dans le vibrant portfolio que nous publions, Mustapha Azeroual, toujours à mi-chemin de l’art et de la science, poursuit son exploration de la matérialité de la lumière à travers une pratique de la photographie expérimentale. Ici, cet artiste qui veut percer le mystère de la lumière nous confie aussi que « c’est dans l’expérimentation que les choses apparaissent ». Une fresque démonte la vanité historique. L’artiste malgache Malala Andrialavidrazana expose actuellement une fresque monumentale au Palais de Tokyo. Dans l’analyse qu’il fait de cette œuvre monumentale, Bruno-Nassim Aboudrar émet l’idée que cet agencement numérique évolutif, très complexe, virtuose et somptueux d’iconographies hétérogènes (cartes géographiques, timbres, billets de banque, livres anciens à la gloire des conquêtes ultramarines …) organise le désordre. Ici, Andrialavidrazana brouille magistralement une imagerie de l’homme blanc hégémonique et, avec lui, le mythe de la bienfaisance universelle. Meryem Sebti