Rétrospective Rahoule, un possible revival ?

Notre époque est avide des réécritures et des réévaluations des profils un peu oubliés de l’école de Casablanca. Parmi ces modernes, c’est aujourd’hui au tour d’Abderrahmane Rahoule de revenir dans la lumière à travers une exposition à la galerie African Arty et une monographie en cours d’écriture.

C’est en 2018, alors que Jacques-Antoine Gannat travaille à un catalogue sur Mohamed Hamidi, grande figure de l’École de Casablanca, que naît l’envie de plonger dans l’œuvre d’Abderrahmane Rahoule. Le fondateur de la galerie African Arty souligne : « Je trouvais qu’il manquait un éclairage profond sur un artiste qui a une carrière prolifique et dont l’empreinte indéniable dans l’histoire de l’art moderne du Maroc se devait d’être mise en lumière à travers un véritable travail de recherche dans les archives et à partir de témoignages. » Le projet d’exposition prend forme au début de l’année 2024. Jacques-Antoine Gannat, qui en est le commissaire, tisse une relation de confiance avec Abderrahmane Rahoule, dont la carrière s’étend sur près de soixante ans. Il s’en explique : « J’ai pris le temps de le connaître, de bien le comprendre. Rahoule est un grand artiste qui ne se dévoile pas au premier contact. »

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Abderahmane Rahoule, La marche, 1980, huile sur toile, 100 x 80 cm

Les dix dernières années ont vu un regain d’intérêt pour les artistes de la période dite de l’École de Casablanca. Melehi, Belkahia, Hamidi… On constate que les galeries essaient d’appliquer la recette de ce succès à des artistes jugés jusque-là de second plan : El Hariri, Demnati, Ghattas et, aujourd’hui, Rahoule. Cette entreprise de « reconstruction » de la cote, dans le sens d’une réévaluation positive, est un jeu dans lequel entre désormais le public d’aujourd’hui, confronté à ces relectures de l’histoire et à une promesse spéculative. Y entrent aussi les institutions internationales qui décident ou non d’ouvrir à ces artistes leurs collections, leur département de recherche, comme ce fut le cas du Centre Pompidou qui y a fait entrer Melehi, Hamidi et Cherkaoui, sans oublier bien sûr l’importante rétrospective consacrée à Belkahia en 2021. On a aussi en tête les expositions « Présences arabes » au Musée d’art moderne de Paris (2024), « The Casablanca Art School, Platforms and patterns for a post-colonial avant-garde 1962-1987 » à la Tate St Ives (2023), à la Fondation Sharjah et à la Shirn Kunsthalle de Francfort (2024), « Moroccan Trilogy » au Musée Reina Sofía à Madrid (2022) ou encore « New Waves » au MACAAL à Marrakech (2020).

Aussi l’exercice complexe consiste-t-il à déterminer de quelle manière l’œuvre de l’artiste promis au revival éclaire la période historique qui nous intéresse : les années post-Indépendance qui ont vu se déployer un art aujourd’hui souvent qualifié de « décolonial ». Ce travail intense dans les archives de la presse, des galeries de l’époque, dans les collections privées, prévoit la recherche de liens entre les protagonistes (qui était porteur d’idée ? qui était inventeur de formes, de techniques, qui était « sur les photos » ?) ; et surtout, il ne peut avoir lieu qu’en présence d’œuvres d’époques différentes à même d’étayer leur propos.

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Abderrahmane Rahoule avec Miloud Labied et Abdallah El Hariri à Asilah en1978

Quelles que soient les motivations économiques, nous vivons une époque, de ce point de vue très intéressante, où la création de valeur par l’histoire, par la recherche, donne lieu à des situations très fructueuses et des rassemblements de corpus inédits. Il y a bien sûr d’abord le choix du momentum. « Il est intéressant de noter qu’Abderrahmane Rahoule fait désormais l’objet d’une reconnaissance par des institutions internationales, avec entre autres la magnifique exposition itinérante curatée par Morad Montazami sur l’École de Casablanca », souligne Jacques-Antoine Gannat en faisant référence à l’exposition montrée à la Tate St Ives. Rahoule, en sa qualité de contemporain du Groupe de Casablanca et ses relations avec Hamidi, El Hariri, Ghattas et Agueznay, apparaît comme témoin et acteur de cette époque. « Non seulement il faisait partie du groupe en tant qu’artiste, mais il a aussi eu un rôle central dans la transmission, ayant été professeur à partir de 1972 jusqu’en 2017 et directeur de l’École des beaux-arts de Casablanca de 2004 à 2017. Rahoule a formé plusieurs générations d’artistes au Maroc, laissant ainsi son empreinte pour les générations futures », précise Gannat.

L’exposition, qui montrera céramique, porcelaine, terre cuite, bronze, toiles, œuvres sur papier, bas-reliefs en bois et matériaux de récupération, veut présenter Rahoule comme un possible pion- nier dans les recherches plastiques sur le recyclage, qu’il a menées depuis les années 1970. Elle se donne pour ambition de mettre l’accent sur la pluridisciplinarité, qualité majeure des grands ténors de l’École. C’est à un autre grand témoin de l’époque, Mohamed Sijelmassi, que le galeriste-commissaire donne la parole, décrivant ainsi l’artiste en 1989 : « Œuvrant simultanément la toile et la terre cuite, [Rahoule] mène de pair ses recherches plastiques dans les domaines de la peinture et de la céramique. Les mêmes formes harmonieuses sont reprises d’un matériau à l’autre avec, chacun, l’exigence de sa technique. »

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Première édition du Festival d’Asilah en 1978. De gauche à
droite : Mohamed Melehi, Houssein Miloudi, Abdallah El Hariri, Farid Belkahia, Mohammed Kacimi, Sâad Hassani, Abderrahmane Rahoule

Une rétrospective éclectique

L’exposition est possible d’abord parce que les œuvres de Rahoule sont présentes dans les plus grandes collections du Maroc depuis les années 1970, ce qui facilite le sourcing. La période couverte s’étend de 1967 à nos jours et le parcours s’organise autour d’un même fil conducteur. « Les grands axes de recherche sont multiples en termes de techniques, mais le lien personnel de Rahoule avec le quartier Derb Soltan et son architecture est omniprésent tout au long de ses soixante ans de carrière », explique Gannat. Ce projet de revival ne serait pas complet sans le travail dirigé par la chercheuse Maud Houssais, spécialiste de l’École de Casa, qui apporte un éclairage nouveau sur son œuvre. Ce travail ambitieux de reconstruction de la carrière de Rahoule se poursuivra en 2025 avec la monographie qui, espère Gannat, confirmera l’élan de reconnaissance de l’artiste.

Pour toutes ces raisons, la rétrospective proposée par African Arty sera à examiner de près. Cependant, il est crucial de rester critique et de considérer cette revalorisation dans le contexte plus large de l’histoire de l’art marocain et international. La question reste ouverte : l’œuvre de Rahoule trouve-t-elle sa juste place dans cette narration, éclairant de nouveaux aspects de l’art post-Indépendance, ou est-elle simplement une tentative de reproduire le succès de figures plus établies comme Melehi et Belkahia ? Le public et les institutions seront juges de cette réévaluation historique et esthétique.

Par Meryem Sebti, avec Reda Zaireg

— « Rahoule, l’École de Casablanca en héritage », African Arty, Casablanca, à partir du 5 décembre.

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Abderahmane Rahoule dans le quartier Derb Soltan, Casablanca, dans les années 1970.

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Céramiques de Abderrahmane Rahoule, exposition « The Casablanca Art School » à la Tate St Ives, 2024

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Abderrahmane Rahoule avec Abdallah El Hariri, Zian, Mustapha Hafid, Abdelkrim Ghatass et Driss El Khouri