Majaz Acte II : retour à l’ordre esthétique

Loin d’une expérimentation tous azimuts, les cinq jeunes artistes choisis par le Comptoir des Mines de Marrakech pour la seconde édition du programme Majaz articulent innovation technique et classicisme tempéré dans des œuvres où l’originalité conceptuelle le dispute à la maîtrise du geste. Une nouvelle génération de peintres marocains se dessine, prête à se faire une place d’honneur dans une scène artistique marocaine qui reprend du dynamisme.
Notre monde contemporain, ébranlé par les plus graves questions éthiques, écologiques et spirituelles, devrait inciter les artistes à nous faire dépasser collectivement le sentiment d’impuissance généralisée. C’est heureusement le cas avec les cinq artistes marocains choisis pour la seconde édition du programme Majaz, organisé par le Comptoir des Mines à Marrakech avec le soutien du Es Saadi Resort, dont les propositions brillent par leur maturité, leur perfectionnisme et leur originalité à la fois conceptuelle et technique. Ces jeunes artistes sont passés par l’INBA de Tétouan (sauf Amina Azreg, formée dans le milieu de la mode et du design), mais leurs pratiques se distinguent relativement les unes des autres, soit par le choix des matériaux et des formats, soit par les thématiques développées. Plutôt que des rapprochements formels immédiats, il faudrait donc parler de paradigme d’une génération en devenir, avec ses variations, ses affinités électives et ses lignes de fond. Ce paradigme est celui d’un retour à l’ordre, entendu non pas comme un dogmatisme académique, mais comme une confiance dans la discipline ancrée dans un savoir-faire, et notamment dans la peinture comme expression éminente d’une idée de beauté dans le champ des arts plastiques.

SECONDE-PEAU-II
Karim Barka, Seconde peau II, 2024, cuir et peaux sur panneau, 120 x 150 cm.

L’incandescence du vivant Que ce soient dans les Secondes peaux de Karim Barka (né en 1990 à Mirleft) ou dans la série de toiles Ad Vitam d’Ilias Elhaddaoui (né en 1992 à Meknès), l’organique et la pulsion de vie se dégagent dans des compositions inquiétantes, en pleine tension, mystérieuses. Quant à Aymane Errachidi (né en 1996 à Laâyoune), il présente des grands paysages majestueux, des “mirages” pouvant évoquer un air de famille avec des paysages de westerns, mais dont le propos est bien moins celui d’une simple contemplation que d’exalter une transcendance de la roche inerte et une énergie sauvage et indomptable des formes irradiantes. Aucune de ces trois propositions n’émerge dans un contexte de tabula rasa. Au contraire, c’est bien sur les bases posées par leurs prédécesseurs, comme Mohamed Arejdal ou Saïd Afifi, que ces trois jeunes artistes ont pu concevoir et construire leurs pratiques. Ils se distinguent aussi par une pratique du dessin (au fusain pour Aymane Errachidi et Ilias Elhaddaoui) qui s’assume pleinement dans son élégance intemporelle.     

LE-SACRE
Safae El Kadi, Le Sacre, 2024, pâte autodurcissante sur treillis tendu, 212 x 222 cm.

De la fluidité et de la légèretéLa révélation de cette édition de Majaz est l’apparition au-devant de la scène de la très jeune Safae El Kadi (née en 1999 à El Jadida), exhibant l’assurance d’une technique tout à fait personnelle, le tissage sur un treillis tendu de pâte autodurcissante de plusieurs couleurs, pour obtenir un effet surprenant à la fois de peinture et de tapis marocain. Dans sa composition Le Sacre, les formes anthropomorphiques se fondent dans des flammes expressionnistes vibrantes de fluidité et de légèreté. D’autres compositions plus abstraites deviennent des paysages de petite taille, sobrement encadrées en blanc.  

LOMBRE-DU-DOUTE
Amina Azreg, L’ombre du doute, 2024, acrylique sur toile, 152 x 164 cm.

Un humour inquiétantEnfin, dans une série formidable de tableaux volant entre Magritte et Edward Hopper, Amina Azreg (née en 1994 à Casablanca) produit des scènes étranges, oniriques, relevant d’une grammaire paléo-cinématographique, assez américaine, un peu Art déco, où des personnages en situation quasi grotesque sont confrontés à des échanges absurdes ou des positions sans suite. Des non sequitur qui rappellent des scènes d’une autre grande peintre marocaine, Amina Rezki. Le très beau texte  de l’exposition écrit par Yiman Erraziki signale comment la peinture d’Amina Azreg, avec sa dimension critique, “capture l’atomisation sociale contemporaine” et développe une stratégie d’habitation de “ces espaces liminaux où la transformation est non seulement possible mais nécessaire”.  Juan Palao

AD-VITAM-I
Ilias Elhaddaoui, Ad Vitam I, 2024, huile sur toile, 136 x 226 cm.
SARAB-II
Aymane Errachidi, Sarab II, 2024, huile sur toile, 212 x 287 cm.