Après les Beaux-Arts, la traversée du désert

Dans un monde idéal, un diplôme estampillé Institut national des beaux-arts assurerait une place de choix dans l’univers complexe de l’art. Pourtant, une fois le sésame obtenu, nombre d’aspirants artistes se retrouvent confrontés au parcours du combattant. Ils témoignent.

Rabat, Espace Expressions CDG. Malgré la chaleur ambiante, un vent de fraîcheur plane sur « Bidaya » (le début, en darija), résidence-exposition inédite au nom évocateur. Dix jeunes lauréats des Instituts des beaux-arts de Tétouan et de Casablanca, diplômés en 2024, y exposent leurs premiers travaux et les confrontent aux regards curieux des amateurs et des professionnels. Pour Bahija Sajid, qui explore l’art du tissage, cette première expérience est une chance. La mention dans une exposition collective s’avère le premier jalon d’une carrière à écrire, au sein d’un écosystème complexe, au marché atone, voire inexistant. Dans ce contexte, comment tracer sa voie dans le monde de l’art, sans se perdre en cours de route ? Quelles stratégies déployer pour y exister ?

La jeune Bahija, du haut de ses 23 ans, explique que tout a commencé bien avant les Beaux-Arts. Originaire d’Albouihat, village près d’Essaouira, elle a d’abord dû dépasser les réticences de sa famille, opposée à des études artistiques. « Petite, je m’occupais des troupeaux », évoque-t-elle dans un éclat de rire, fière de ses origines rurales, gisement inépuisable de son inspiration. Sa mère lui a enseigné l’art du tissage, qu’elle manipule, détricote et questionne à l’aune de ses héritages rituels et matrimoniaux. Devenir artiste « est un choix, d’autant plus difficile quand on appartient à un milieu où beaucoup de jeunes filles ne finissent pas leur scolarité. Là d’où je viens, il faut arracher ta liberté, convaincre ta famille que tu vas entamer une carrière artistique, précaire par définition », souligne la jeune femme lucide, qui ajoute que « les rencontres sont loin d’être toujours bienveillantes » et que « les étiquettes se posent rapidement ». Elle a néanmoins vite saisi la nécessite de « travailler son réseau, s’informer, se déplacer autant que possible et se tenir à l’affût de tous les événements ». Bien qu’elle soit souvent « habitée par le doute », sa détermination et sa ténacité lui ont ouvert les portes de résidences d’artistes et incubateurs comme la résidence pluridisciplinaire Bab El Fenn en 2023 ou encore des workshops organisés par l’Atelier Ambigu, tous deux à Rabat.

Dans la lignée du 18, Derb El Ferrane, à Marrakech, ou de L’appartement 22, au cœur de la capitale, l’Atelier Ambigu est l’un des (trop rares) espaces indépendants dédiés à l’expérimentation artistique. Ces lieux ouverts aux jeunes artistes jouent indirectement un rôle de catalyseur. S’ils encouragent la création, ils participent également à donner une première visibilité à une scène émergente, passée sous les radars. Au début des années 2000, L’appartement 22, fondé par le curateur Abdellah Karroum, a notamment contribué à révéler des plasticiens, à l’instar de Mohamed Arejdal, Mustapha Akrim ou encore Safaa Erruas, appartenant à la « génération 00 » théorisée par Karroum lui-même. Les artistes de cette fameuse génération ont creusé leur sillon durant ces vingt dernières années et conquis un large public au Maroc comme ailleurs. Un succès qu’ils doivent partiellement à des lieux comme L’appartement 22 ou encore le Cube à Rabat, qui tout en conservant leur indépendance, se positionnent comme de nécessaires relais vers d’autres structures plus institutionnelles ou commerciales.

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Bahija Sahid pendant la résidence de préparation de l’exposition « Bidaya » organisée par la Fondation CDG

« Il faut avoir dix métiers en un »

C’est à l’Atelier Ambigu que Bahija a retrouvé Fatima-Ezzahra Himmi et Youssef Mekkaoui, ses fondateurs, dans le cadre de la résidence « Travail en temps de Repos » qui questionne les intersections entre artisanat et art contemporain. De plusieurs années son aîné, ce couple – dans la vie comme au travail – est également un pur produit de l’INBA Tétouan, dont ils sont sortis respectivement en 2014 et 2012. À cette époque, « l’INBA traversait une période difficile, il y avait beaucoup de mécontentement chez les étudiants. Parmi les changements qui ont fait basculer la donne, la possibilité pour les détenteurs d’une licence en beaux-arts d’intégrer la fonction publique », détaille Youssef. Il ajoute, amusé : « Une passerelle vers la police a même été ouverte, ils recrutaient des dessinateurs pour les portraits-robot ! Tous les gars de la BD y sont allés ! ». Et Fatima-Ezzahra de compléter : « Nous étions une quinzaine au sein de notre promo, et presque tout le monde a tenté le concours pour la fonction publique. C’était un contexte très particulier. » Cette brèche, dans laquelle ils se sont eux-mêmes glissés, leur a permis de décrocher des postes d’enseignants en arts plastiques au Lycée technique Al Farabi de Salé. Parmi leurs élèves, nombreux choisissent de poursuivre leurs études aux Beaux-Arts. La boucle est bouclée…

Si ce statut de fonctionnaire confère un confort certain, il possède de nombreux angles morts : « D’anciens camarades de promo » se sont faits happer par le triptyque « fonctionnariat, mariage, famille », assurent-ils, privilégiant la sécurité de l’emploi à l’incertitude de la création. D’autres sont tout simplement passés à autre chose, quand ils n’ont pas abandonné en cours de route… « Comment les blâmer ? », commentent Youssef et Fatima-Ezzahra, qui poursuivent tant bien que mal leurs pratiques artistiques respectives à côté de leur métier d’enseignant et de bien d’autres chantiers. Une équation à résoudre d’autant plus complexe lorsqu’on ne dispose pas d’atelier fixe.

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résidence avec les collectifs GOMA et Icesreen (sérigraphie) à l’Atelier Ambigu, à Rabat.

C’est en partie de cette idée qu’a germé le projet de l’Atelier Ambigu. Si Fatima-Ezzahra ne cache pas son admiration pour la débrouillardise de la Gen Z – « bien plus éveillée que nous, au même âge » –, le jeune couple souhaite faire sa part pour améliorer un tant soit peu les conditions de la scène émergente. Mettre à disposition un espace d’expérimentation, de création, d’échange et de partage ouvert à tous. Un lieu qu’ils auraient eux-mêmes souhaité trouver en quittant l’école est une bien douce revanche… Durant sa première année d’existence, l’atelier a accueilli six résidences, plusieurs collectifs d’artistes issus de la scène émergente, comme GOMA, ou plus confirmés, à l’instar du collectif belge Icescreen, ou encore le street-artiste espagnol Txemy. Ils ont également ouvert leurs portes à des designers et artisanes, contribuant à tisser davantage de liens entre les disciplines. Ces rencontres ont permis aux jeunes artistes qui ont fréquenté cet atelier de découvrir quantité de métiers – de la communication à la gestion en passant par la comptabilité ou les demandes de financement – auxquels ils n’étaient pas préparés. Aujourd’hui, « il faut avoir dix métiers en un », résume Bahija Sajid.

Manale El Boulafssahi (promo 2023), a elle aussi fréquenté les workshops de l’Atelier rabati. Pour cette jeune artiste visuelle, « qui a installé un coin d’atelier dans la maison familiale », ces quelques mois post-diplôme n’ont pas été simples. Certes, elle a été saluée par le Prix Mustaqbal en photo, mais le sentiment « de traverser un désert » pèse. Les finances deviennent une préoccupation. Et si des économies sont réalisées sur les per diem de résidences et que des prix occasionnels permettent de sortir la tête de l’eau, ce sont essentiellement les familles qui soutiennent.

Ce cheminement erratique et souvent tabou, le jeune collectif Mouhawalat l’érige en principe fondateur. Diyae Bourhim (promo 2020) et Ahmad Karmouni (promo 2019) en sont les membres fondateurs les plus actifs. Ils se sont attelés à une radioscopie de cette « phase transitoire », comme ils aiment à la nommer. « Une période à laquelle peu s’intéressent », et pour cause. Il reste plus rassurant pour les opérateurs culturels de se tourner vers des artistes confirmés plutôt que de parier sur les jeunes pousses, se désole Diyae. Sans compter que cette période transitoire concentre quantité d’écueils et suscite de nombreuses incompréhensions.

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Diyae Bourhim et Ahmad Karmouni, membres fondateurs du collectif Mouhawalat. © Mouhawalat Collective, ADAGP Paris 2024. Photo : Ariane Jaffrain

Travail, talent et patience

Le collectif Mouhawalat tente d’y remédier au mieux. Ainsi, des résidences comme « Wach hadi tji mazyana fi salon » (Est-ce que ça ira bien dans le salon ?) émergent pour investir la sphère familiale et réduire le fossé entre les jeunes artistes et leur entourage. En invitant des artistes à créer dans les maisons familiales et investir les infroissables salons marocains – qui ne sont utlisés généralement que dans les grandes occasions –, les jeunes artistes brisent progressivement les barrières de l’incompré- hension et incluent parfois même les familles dans le processus créatif. « Pour expliquer à ma mère le travail de curateur en termes simples et vulgarisés, j’en suis arrivée à le comparer au travail de naggafa (préparatrice de mariées, ndlr) », évoque Diyae dans un éclat de rire. Une façon bien locale de briser le quatrième mur…

Ahmad et Diyae lancent également le projet «Morshed», pour contourner « la disruption intergénérationnelle » qui grève selon eux le secteur de l’art. Ils considèrent en effet que la transmission entre pairs est rompue d’une génération à l’autre et regrettent de ne pas pouvoir bénéficier de l’expérience de leurs aînés. Ils militent pour de meilleurs « retours d’expérience », des échanges décomplexés sur l’art de tenter, échouer, recommencer. Ils encouragent aussi la création d’îlots de solidarité, remède à la solitude de l’artiste, à travers des séries de publication ou encore des installations participatives comme Mahatta, au cours de laquelle les artistes sont conviés à laisser une trace de leur passage. « Une façon de perpétuer les dynamiques d’ateliers et d’échanges au sein des Beaux-Arts, tout en s’affranchissant de la tutelle de l’INBA », explique Diyae Bourhim. Dans cette même logique, ils n’hésitent pas à programmer eux-mêmes des jeunes pousses lorsque les occasions se présentent. Ainsi, grâce au collectif Mouhawalat, Bahija Sajid a pu livrer une performance à l’occasion du Festival Art Explora, à Tanger.

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Résidence « En temps de repos » à l’Atelier Ambigu, à Rabat.

« Nous n’avons pas à rougir »

Collaboration et solidarité seraient donc les deux piliers d’une pratique artistique heureuse et durable… Une formule simple en apparence, mais dont la mise en application est moins évidente. En effet, chaque génération doit en réinventer les codes et manières de faire. Si l’on ne présente plus le plasticien Younès Rahmoun, peu se souviennent qu’il est intimement lié à l’histoire de l’INBA. Lauréat de la deuxième promotion de Tétouan, en 1998, il raconte combien ses cercles de pairs – dont Safaa Erruas, Batoul S’himi et bien d’autres – ont contribué à l’épanouissement de sa pratique artistique. Mais il dit aussi le travail incessant et la persévérance à toute épreuve dont il faut impérativement s’armer. Près de trente ans plus tard, rien ne semble vraiment différent. Les curseurs ont été déplacés, mais les défis semblent inhérents à l’environnement artistique.

Younès Rahmoun évoque avec douceur ses années d’étude, au cœur des années 1990, lorsqu’ils n’étaient « guère plus d’une quarantaine », toutes années confondues, au sein de l’INBA. Des années fastes sous l’aile bienveillante de feu Mohamed Chebâa, directeur de l’Institut à l’époque, d’enseignants tels que Faouzi Laatiris, désireux de promouvoir l’art au Maroc et toujours prompts à provoquer des opportunités. « Nous avions été invités à une importante exposition d’Annette Messager à l’Institut français de Marrakech. À cette occasion, nous avions eu la chance de rencontrer Jean-Louis Froment (curateur et critique d’art de renom, ndlr) qui s’est intéressé à notre travail. Il nous avait même invités à suivre une résidence de recherche dont la restitution s’est faite au Musée des Arts Déco et a donné lieu à l’exposition “L’Objet Désorienté”. Participer à un tel événement donne assurément de la confiance et assoit un semblant de crédibilité », raconte Younès Rahmoun, qui croit fermement au destin. « Que tu exposes au Maroc ou à l’étranger, à tel ou tel moment et dans telles ou telles circonstances, à chacun sa voie. Les seules constantes restent le travail, la continuité, l’endurance, les compétences et le talent. »

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Bahija Sahid, Entre
les lignes, 2024, installation, tissage et son, 120 x 40 cm
Courtesy de l’artiste et Fondation CDG.

Aujourd’hui, l’artiste renoue avec les ateliers de l’institut tétouanais en tant qu’enseignant. Et chaque année, il « prie pour que l’esprit de corps qui lie une promotion perdure, que les étudiants ne perdent pas foi en leur art ». Les Beaux-Arts offrent un cadre idéal « à l’éclosion des talents », mais en fin de cursus Younès Rahmoun insiste auprès de ses étudiants : ce qu’ils y apprennent, « ce ne sont que des outils pour nourrir [leur] singularité ». Lui qui valorise la confrontation des idées et l’apprentissage par capillarité, estime par ailleurs qu’en matière de créativité « nous n’avons pas à rougir face aux autres écoles à travers le monde ». Cependant, « savoir parler de son travail, communiquer aisément avec des artisans, des techniciens, lors des montages, des accrochages, en plusieurs lieux, plusieurs langues, en fonction des projets, des financeurs, etc. », sont autant d’aptitudes que seule l’expérience enseigne. Se frotter au terrain et convoquer tout son bagage culturel et ses innombrables acquis.

Un conseil précieux, que la jeune Bahija Sajid semble suivre… Elle s’envole désormais pour Malaga, en Espagne, afin de poursuivre un master de recherche, qui n’existe malheureusement pas au Maroc. « D’abord, apprendre la langue, nous verrons pour la suite », lance-t-elle pleine d’entrain. Elle en a conscience : en espagnol comme dans sa pratique, elle a encore beaucoup à apprendre, mais elle progresse en douceur, étape par étape, fil à fil, comme les tapisseries qu’elle tisse…

Par Houda Outarahout