Après l’exposition « The Other Story » qui présentait en 2022 au Cobra Museum d’Amsterdam des artistes modernes et contemporains marocains, le Musée d’Art Moderne et Contemporain Mohammed VI (MMVI) accueille aujourd’hui « CoBrA : Un serpent à multiples têtes » dont le caractère didactique n’a d’égal que la beauté époustouflante des œuvres qui y sont montrées.
C’est à une plongée vertigineuse dans l’un des mouvements d’avant-garde européens les plus éphémères (1948-1951), mais paradoxalement les plus prolifiques que nous convie aujourd’hui le MMVI. Pour mémoire, on est au sortir de la Seconde Guerre mondiale et des artistes en provenance de Copenhague, de Bruxelles ou d’Amsterdam (des initiales de ces 3 villes provient le nom du mouvement) revendiquent une forme de spontanéité retrouvée, à rebours de l’abstraction géométrique et du réalisme socialiste qui sévissent alors en Occident. « Le réalisme, c’est la négation de la réalité » écrit le peintre Constant, l’un des fondateurs du mouvement dont il fut aussi le théoricien. Les artistes parlent alors d’art expérimental, de surréalisme révolutionnaire. On se passionne pour ce que l’on appelle encore alors les primitivismes.

Reconnaissons-le, l’exposition « CoBrA : Un serpent à multiples têtes », d’un didactisme appuyé, regorge de chefs-d’œuvre. Les précurseurs présentés dans la première partie de l’exposition, tel Pedersen Carl-Henning, s’intéressent aux légendes et contes nordiques tandis que les membres fondateurs du mouvement (Corneille, Karel Appel, Dotremont, Alechinsky ou Constant) privilégient un geste spontané, libre, regardant avec Corneille ou Appel du côté d’une peinture néo-expressionniste. Beaucoup s’intéressent alors aux expressions du continent africain auxquelles plusieurs œuvres présentées – masques et sculptures sur bois – se référent ; l’Afrique fût-elle comme chez Picasso reconstruite et fantasmée comme en témoigne la toile de 1950 de Corneille Personnages dans un paysage africain dont les pictogrammes peuvent évoquer le langage épuré d’un Belkahia ou d’un Hamidi. De même, la toile de 1958 d’Anton Rooskens, Symboles de l’Afrique, reflète un syncrétisme qui nous est étrangement contemporain.

Dialogue avec les modernes marocainsLe choix des œuvres, renforcé par une scénographie impeccable, rend compte de l’effervescence qui règne alors, dans une époque où les artistes font feu de tout bois et marchent aussi bien sur les pas des expressionnistes, des surréalistes que de l’art informel. Le public sera sans doute frappé par les analogies pouvant être tissées entre les modernes marocains et les artistes de CoBrA. Dans ses aplats de couleurs et l’expressivité de son geste, la peinture d’Appel rappelle tout autant Chaïbia que Gharbaoui. Une œuvre de 1952 de Corneille, L’homme dans la ville, évoque irrésistiblement, dans son abstraction urbaine et la circularité de son geste, le travail de Miloud. On réalise combien les modernes marocains étaient surtout connectés aux avant-gardes artistiques de leur époque. D’ailleurs, les œuvres que Chaïbia montra dans les années 1970 à la galerie L’œil de bœuf de Cérès Franco aux côtés de Corneille seront bientôt exposées, annonce le directeur du MMVI, Abdelaziz El Idrissi. Corneille avait reconnu en elle une artiste qui n’avait pas à pâlir d’exposer aux côtés des autres membres du groupe. Les historiens de l’art pourront refaire l’histoire ; en attendant, nous ne bouderons pas notre plaisir d’admirer ces chefs-d’œuvre, comportant aussi de très belles céramiques. Olivier Rachet« CoBrA : Un serpent à multiples têtes », organisée par la Fondation Nationale des Musées et Museum Cobra, Musée d’art moderne et contemporain Mohammed VI, Rabat, jusqu’au 3 mars 2025.

