Pour sa 7ème édition, la Biennale d’art contemporain Jaou de Tunis, intitulée « Arts, Résistances et Reconstruction des futurs », fait entendre le vacarme du monde, mais plaide aussi pour une révolution des formes, la mieux à même de nous aider à résister à toute forme d’oppression.
Souvent, les Biennales d’art contemporain sont les caisses de résonance du monde tel qu’il va ou tel qu’il ne va plus. À Venise, les artistes occultés du Sud Global étaient mis à l’honneur par le curateur Adriano Pedrosa, au prix parfois de quelques raccourcis. À Tunis, avec le commissariat général de Taous Dahmani, les grands problèmes politiques du moment sont abordés, mais en creux puisque la curatrice fait le choix de pratiques formelles avant tout innovantes. « Je me suis posé la question des liens entre esthétique et politique, explique-t-elle, de leur capacité à cohabiter. J’ai beaucoup d’intérêt pour les artistes qui utilisent l’esthétique comme stratégie. Quand on sort de la littéralité, ajoute-t-elle, on crée de l’espace pour le symbolique, pour la réflexion». Dans l’exposition centrale, « Assembly », située en plein cœur de Tunis, rue de Palestine, dans un hangar réouvert pour l’occasion à la grande joie des habitants du quartier, plusieurs photographes et vidéastes de la région SWANA (Asie du Sud-Ouest et Afrique du Nord) sont regroupés par la curatrice en fonction de leurs pratiques artistiques innovantes, bien plus que par leur nationalité.

Il est ici question de soulèvements populaires, de révolutions iranienne ou dans le monde arabe, de la façon dont le corps social arrive à se constituer à partir d’individualités irréductibles. Si l’on regrette l’absence d’artiste marocain que la commissaire d’exposition explique par le peu de réponses envoyées lors de l’appel à candidature, on s’enthousiasme très vite pour la force plastique des œuvres présentées. Dans la série Unfolding de 2012 de l’artiste égyptienne Nermine Hammam, des images documentaires relatives aux violences policières durant la révolution de la Place Tahrir se télescopent à des paysages japonisants recourant à l’esthétique du byōbu, des paravents japonais de l’époque médiévale. « Vous ne savez pas ce que vous regardez », commente l’artiste dont le travail minutieux interroge surtout l’esthétisation de la violence. Alors que les photographes algériens Abdo Shanan et Lydia Saydi, dans leurs séries respectives Les Champs du possible en suspens et A little louder, isolent des visages anonymes de la foule des manifestants, en extrayant pour l’une du négatif une couleur bleue figeant les corps et en composant pour l’autre une mosaïque de combat, deux photographes tunisiens reviennent sur la « révolution de jasmin », en adoptant des partis pris esthétiques radicalement opposés. Dans la série Portraits sans tête, le photographe Hichem Driss garde la trace d’affiches représentant l’ancien dictateur tunisien dont le visage a été effacé tandis que Zied Ben Romdhane réagence des clichés de 2011 de telle sorte à faire émerger des lignes de force passées alors inaperçues. L’intime perce sous l’intention documentaire initiale, révélant une jeunesse éprise de liberté. « Parler de soulèvements et de manifestations, commente Taous Dahmani, c’est aussi parler de la façon dont ça vit en soi dans nos corps. Les questions de gestuelle, de corporalité, de performance citoyenne m’intéressent beaucoup. »

La Palestine à l’honneurSituée à deux pas de cette exposition centrale, celle attendue de Rima Hassan, « Fragments d’un refuge », consacrée aux réfugiés palestiniens est de bonne tenue et attire les visiteurs. Ils seront nombreux à participer à la lecture collaborative « Gaza Reader », près de la Bourse du travail, au cours de laquelle sont lus sans interruption pendant une heure des témoignages ou des textes poétiques en hommage au peuple palestinien. « Fragments d’un refuge » présente de son côté de vastes panneaux au recto desquels apparaissent des visages de réfugiés masqués par un keffieh, alors qu’au verso ces visages découverts s’offrent au spectateur dans une humanité retrouvée. Juriste de formation, Rima Hassan insiste sur la diversité des statuts distinguant les réfugiés en Syrie, au Liban ou à Gaza dont les droits varient considérablement d’une région à l’autre. « Ce qu’on peut comprendre de l’exode palestinien, nous explique-t-elle, c’est qu’il y a de la fragmentation dans la fragmentation ». L’utilisation du keffieh permet quant à lui d’aborder la question de « l’invisibilisation » du peuple palestinien mais aussi celle de son « essentialisation » face à laquelle l’artiste met aussi en garde. Présentant pour la première fois leur travail sur le continent africain, le duo palestinien constitué de Basel Abbas et de Ruane Abou-Rahme propose avec « The song is the call and the land is the calling » plusieurs installations visuelles et sonores dont le caractère hypnotique met en avant la danse comme acte possible de résistance à l’oppression. Étrangement située hors du parcours de la Biennale, l’exposition que présente jusqu’au 23 novembre Zineb Sedira à la Selma Feriani Gallery, « To weave into words and films », revisitant l’installation présentée à la Biennale de Venise en 2022, en appelle aussi aux liens indissociables entre danse et révolution.

Des identités multiplesCentrale, névralgique même, la question du corps sensible traverse de nombreuses autres expositions, à commencer par « Nos douleurs montées sur un soleil comme sur un cheval de course » curatée par Camille Lévy Sarfati au Centre culturel de Bir Lahjar situé au cœur de la médina. « On est plongé dans un tel désarroi, un tel désespoir que les mots viennent à manquer », nous confie-t-elle au sujet de la situation politique nationale et internationale. Inspirée par une phrase de L’apocalypse arabe d’Etel Adnan, l’exposition convie des vidéastes de différentes générations à réfléchir à la façon dont nos vulnérabilités peuvent être dépassées ou transformées par la puissance de l’œuvre d’art. Omniprésent, le motif du toucher hante plusieurs travaux dont Ligne d’Ismaïl Bahri dans laquelle une simple goutte d’eau épouse les vibrations du bras sur lequel elle est filmée en plan rapproché. Produites pour l’occasion par la Fondation Kamal Lazaar, les œuvres de l’artiste Achraf Toumi, Between them, Two mountains and Two seas, mettent en scène des rêves de femmes de sa famille évoquant le souvenir d’enfants partis tenter l’aventure migratoire ou de parents disparus. Là encore, le langage métaphorique de ce jeune vidéaste frappe par sa maturité et sa dimension poétique que la curatrice caractérise d’ « onirocritique » pour sa capacité à exploiter la dimension critique du rêve.

Des identités blessées, il est aussi question dans les deux expositions présentées dans les espaces du B7L9, dans le quartier de Bhar Lazreg, abordant les questions queer dans un pays pénalisant encore l’homosexualité. Dans Personal Accounts, l’artiste sud-africaine Gabrielle Goliath met en scène, à travers la technique du jump cut, les paroles empêchées de personnes niées dans leur identité de genre ou leur appartenance sexuelle. Le jeune artiste tunisien Bachir Tayachi, découvert lors de l’édition 2022 dans l’une des expositions curatée par Simon Njami, revient à travers l’installation In my room sur la généalogie d’une rupture amoureuse et les vexations subies par une communauté LGBTQI+ toujours attaquée. De nature immersive, l’installation percutante invite le spectateur à briser l’écran d’un téléviseur ou à quémander pour passer d’une salle à l’autre un code à un jeune homme bodybuildé armé d’une mitraillette qu’il pointe en direction du spectateur ; façon toute théâtrale de partager la peur de nombreux jeunes tunisiens.

Dans la seconde exposition « Unstable point » qu’elle curate, en plein air, avenue Bourguiba, Taous Dahmani convie plusieurs photographes à interroger la question des héritages culturels et des identités multiples. Et là encore, ce sont les choix formels de la photographe franco-russo-algérienne Louisa Babari, de l’Ougandaise Ethel Aanyu ou de la Nigérianne Mobolaji Ogunrosoye, recourant aussi bien aux techniques du collage ou du photomontage qui fragmentent la perception du spectateur convié plus que jamais à réfléchir à ce qu’il voit, en faisant abstraction de ses attentes et de ses préjugés. Dans cette 7ème édition résolument engagée, la question des migrations est aussi abordée à travers deux expositions réussies : « Hopeless » regroupant des étudiants emmenés par la curatrice Chiraz Mosbah scénographie au club d’aviron de Tunis les différentes étapes du parcours migratoire ; « Melita, Refuge » d’Anne Immelé à l’Institut Français de Tunis fait, quant à elle, dialoguer les anciennes pérégrinations des Phéniciens en quête de refuges pérennes avec le parcours des migrants subsahariens d’aujourd’hui.

Deux expositions magnifiques achèvent de nous convaincre de la haute tenue de cette 7ème édition témoignant, selon Lina Lazaar, fondatrice de Jaou, du « foisonnement artistique et du pouvoir collectif de création de la scène tunisienne ». « Bent El Machta » d’Amira Lamti, à la Yosr Ben Ammar Gallery, revisite, à travers une diversité séduisante de médiums (photographies, œuvres textiles) le motif de la Machta, femme qui préside à la préparation des différents rituels accompagnant la cérémonie du Henna, lors des mariages. La curatrice Khadija Hamdi propose dans l’atelier de l’artiste Omar Bey, ancien palais beylical ayant appartenu à ses ancêtres, l’exposition dont le titre est emprunté à Deleuze : « Créer, c’est résister à la honte d’être un homme ». Les œuvres tout en douceur de l’artiste zambienne Gladys Kalichini, évoquant subtilement les résistances féminines à la colonisation, y côtoient des installations plus incisives du Tunisien Omar Bey constituées de fils de fer barbelé et d’épines d’acacia évoquant notamment, à l’aide de l’écriture braille, l’article 31 de la Constitution tunisienne ; métaphore d’un vote et d’une citoyenneté confisqués. La révolution sera esthétique ou ne sera pas !
Olivier Rachet
Jaou Tunis, ARTS, RÉSISTANCES ET RECONSTRUCTION DES FUTURS, du 09 octobre au 09 novembre 2024.
