Art explora debarque à Rabat apres une escale tangeroise en septembre.
Une odyssée culturelle en Méditerranée, c’est ainsi que se définit ce festival itinérant initié par la fondation du même nom, créée par l’entrepreneur et mécène français Frédéric Jousset. Son bateau-musée sillonne la Méditerranée pour créer des moments de partage autour de l’art. L’escale rabatie qui s’ouvre ce vendredi 11 octobre est l’occasion de publier notre reportage réalisé lors de l’escale à Tanger.
Septembre 2024. Tanger prend des airs de zone internationale, entre le plus grand catamaran du monde à quai, venu agiter Bab Al Marsa, et, à quelques encablures de là, les scènes rutilantes d’un célèbre festival de jazz tangérois. Pourtant, le monde culturel local se démène depuis des années pour s’affranchir de cet imaginaire édulcoré et fantasmé ; et c’est exactement le propos de l’artiste et curatrice Laila Hida, invitée par le festival itinérant Art Explora à imaginer la programmation vivante de son escale marocaine.
Parti du constat que 60 % de la population mondiale vit à moins de 60 minutes des côtes, et avec l’ambition de défier le déterminisme de Pierre Bourdieu, Frédéric Jousset a imaginé Art Explora comme une odyssée de trois ans qui viendra sillonner la Méditerranée et rétablir une forme d’équité entre les deux rives. Pour ce passionné manifeste de voile et grand mécène, le bateau-musée intervient comme « un aimant pour attirer les foules » et ainsi découvrir la programmation libre et gratuite du festival, au-delà de l’expérience immersive proposée à bord. Un voyage sonore qui nous transporte au gré des sons du bassin méditerranéen, assorti d’une vidéo didactique sur la représentation de la femme dans la région de l’Antiquité à nos jours, à travers la collection du Louvre.

« Défier le désespoir »
À quai, le village s’articule autour d’une agora pensée par Laila Hida à la façon de la halqa, la tradition de théâtre de rue marocain. Deux pavillons sont dédiés à la programmation itinérante d’Art Explora et le reste est constitué d’une petite scène pour les concerts, performances et projections, ainsi que d’espaces de sociabilité et de convivialité pour accueillir rencontres et discussions, ou encore stands d’associations, le tout sous la direction scénographique de l’artiste Soufiane Byari. Ici, on joue la carte de la familiarité avec des matières organiques ou recyclées et l’illusion d’installations de fortune, mais pour le moins élaborées. En filigrane, le thème de la Méditerranée est partout, dessinant le contour d’une table en miroir qui sert de point de rencontre ou au sein des pavillons qui rassemblent d’un côté des artistes majeurs qui ont pensé la région, de Miró à Etel Adnan en passant par Baya ou Simone Fattal, et de l’autre, une expo photo autour de l’exil et de la migration, où l’on retrouve notamment les Marocains Badr El Hammami, Bouchra Khalili, Imane Djamil et Randa Maaroufi.

Si les expositions des pavillons revêtent des formes plutôt convenues, malgré les prouesses technologiques de la proposition en réalité virtuelle, le propos de Laila Hida existe dans les interstices, prend vie au moment des changements de plateaux et précisément au cœur des conversations et rencontres fortuites. « Nous souhaitons que tout le monde se mélange, artistes et public, pour ne pas être uniquement dans l’aspect très performatif que peut revêtir un festival », explique la commissaire. Le pari est gagné dès la soirée d’ouverture, placée sous le signe du projet Tekchbila, qui rassemble le duo électro Raskas et le groupe Ahwach Bnat Louz. Sur scène, la rencontre est évidente et dans le public, la communion totale. La fusion sort la troupe traditionnelle du foklore et la poésie amazighe, surtitrée en anglais, retrouve ses lettres de noblesse. La symbolique est aussi forte que l’exécution. Au mythe figé de la Méditerranée, elle préfère justement le récit vivant des dynamiques contemporaines qui se nourrissent d’un héritage immatériel commun. Elle donne aussi la parole, dans son programme hors les murs, aux collectifs locaux, qui à leur tour se tournent vers le public. Ensemble, ils questionnent les pratiques vernaculaires et leur pouvoir pour « défier le désespoir d’une certaine jeunesse », replaçant ainsi le rôle de l’artiste dans le contexte marocain.

Mobilité à sens unique
Ici, « pas de parcours-type imposé, pas de début ni de fin, pas de main tendue ni de pédanterie », insiste Frédéric Jousset, mais une déambulation libre qui entre en résonance avec le caractère insaisissable et parfois imprévisible de la ville. La médiation n’est donc pas qu’un outil, mais une fin en soi qui oriente le propos, quasiment au même titre que la curation. Pour relever ce défi inédit, Laila Hida a fait appel à Yassir Yarji, entrepreneur culturel, afin de tisser des liens avec la société civile et de préparer des supports pédagogiques. Ce sont au total 1 500 enfants qui sont attendus pendant toute la durée du festival pour participer à des ateliers et visiter le bateau. Mais quel sens donner à la présence d’un navire venu d’Europe, lorsque l’on sait que sur ses côtes viennent s’échouer les rêves, et parfois même les corps, des Africains ? La question de la migration est irrémédiablement centrale dans cette programmation qui « répond fatalement à l’actualité en investissant le fossé entre proposition artistique et réalités sociales et politiques », commente Laila Hida. À la mobilité à sens unique, le festival répond également par des séries de résidences croisées entre les différents pays participants, une façon pour son fondateur de « créer une archive vivante de cette itinérance » et d’abolir les frontières, le temps de la création. La prochaine escale est prévue à Rabat du 11 au 17 octobre
Par Chama Tahiri Ivorra
