[EDITO #69] Art émergent, et après ?

Cette rentrée artistique me laisse une étrange impression de bruit et de saturation. Saturation de la programmation émergente – nous en faisons un dossier qui passe en revue le grand nombre de dispositifs consacrés à la jeune scène marocaine, ici et ailleurs. Nous avons déployé notre rédaction à la rencontre de cette jeunesse qui répond tous azimuts aux appels d’une profession avide de jeunes valeurs. Ici, les lauréats des Beaux-Arts de Tétouan rassemblés en une expo livrent à notre journaliste Houda Outarahout les doutes et souffrances de leurs errances post-diplôme. Ailleurs, c’est le courageux et désormais incontournable prix Mustaqbal qui livre cette année sa 4e édition. Même s’il est attendu pour sa capacité à injecter du sens dans le microcosme et de la confiance dans la vie du lauréat, il nous engage néanmoins à questionner la signification d’un prix, sa pérennité, sa ligne d’action, son périmètre ; en un mot, sa pertinence. Au festival Art Explora, sur le quai du port de Tanger et dans les espaces de la ville, ce sont les mêmes protagonistes que l’on retrouve dans une pure attitude performative et dans un contraste assumé avec le lustre du catamaran venu raconter son odyssée en Méditerranée ; et c’est bon à voir.

Puisqu’il faut bien parler du marché, Abdellah Karroum nous explique à sa manière comment mieux comprendre la fabrication de la valeur de l’art, en particulier émergent. Si, passés les soupçons de cynisme mercantile, notre microcosme de l’art témoigne de sa santé sociétale dans ce jeunisme effréné, on se demande s’il est sain de montrer partout autant d’art émergent. Hier cantonnée à l’autorité et la concision de notre rubrique « Incubateur », la jeune scène a comme pris d’assaut l’ensemble de nos pages au point de faire de notre magazine un catalogue gigogne du tout-émergent. Ne devrait-on pas soustraire au regard et à la curiosité cette jeunesse et la protéger dans le silence de sa recherche ? Surexposée déjà sur les réseaux sociaux, cette scène émergente ne devrait-elle pas plutôt incuber à l’abri, errer dans le secret des ateliers et résidences ? Mais surtout, envoyer à la corbeille les deux tiers de sa production ? L’avenir et sa nécessaire sédimentation nous le diront.

Cette sédimentation est à trouver dans sa pure expression à l’autre bout de la pyramide des âges, dans les deux sujets que nous consacrons aux figures de Latifa Toujani et Abderrahmane Rahoule. Lisez l’excellente chronique de Bruno Nassim Aboudrar à propos de celle dont il écrit : « Si les tableaux de Toujani, vus pour la première fois, nous semblent d’emblée familiers, c’est aussi parce qu’ils appartiennent à ce réseau informel de peintures engagées, réponses nécessaires à une contrainte politique forte. Engagées, mais non militantes. » Le portrait d’Éric Van Hove en artiste social et l’examen des récents travaux d’Abderrahim Yamou, parvenu à une synthèse magistrale de près de trente ans de peinture, nous ont donné à penser qu’un équilibre serait à trouver dans une juste appréciation des artistes dits de la maturité. Ils gagnent à profiter ici et maintenant de l’énergie de nos villes et de la sève intellectuelle des chercheurs.

Meryem Sebti