En résidence à Marrakech, l’artiste tunisienne Asma Ben Aïssa développe une approche singulière dans laquelle la peinture et la broderie se rencontrent, donnant à voir des paysages imaginaires d’une grande subtilité.
En choisissant de venir pour un temps de résidence à Jardin Rouge, l’artiste Asma Ben Aïssa, née à Bizerte en 1992 et désormais installée à Tunis, entendait bien poursuivre une réflexion théorique et pratique à la fois : sur la matérialité de l’acte de peindre et la pratique de la broderie qu’elle a héritée de sa mère, couturière. Après s’être formée auprès de brodeuses et de dentellières des régions de Nabeul et de Bizerte, la voici aujourd’hui au contact de brodeuses de Tazert, dans la région de Marrakech. La question de la transmission, notamment entre mères et filles, est au cœur du processus de réflexion de l’artiste, diplômée de l’Institut supérieur des beaux-arts de Nabeul (ISBAN), spécialité peinture. Mais elle s’intéresse surtout au cadre dans lequel le savoir se transmet, en l’occurrence celui des patios des maisons ancestrales. « Quand je brode, explique-t-elle, j’essaie toujours de me souvenir des récits des femmes que j’ai rencontrées. »

Le patio, c’est aussi l’espace où se déploie le jardin andalou. De là naît l’idée du projet « Jardin d’ici, Jardin d’ailleurs », qui lui permet de donner corps à des paysages intérieurs « imaginaires ». Point de départ de son travail, une pièce de textile – qu’elle choisit en fonction de sa texture et des nuances de couleurs qui déjà s’y dessinent – inaugure une série d’interventions diverses. Les toiles brutes qu’elle utilise sont pliées, superposées avant qu’elle ne vienne y apposer, en peintre avertie, différentes teintures. « Je colore et je teins avec la peinture, puis je laisse sécher. Je commence à déplier et à jouer avec les nuances, puis je me mets à broder en me basant sur les plis ou les effets produits par la peinture. Je me projette alors dans des paysages imaginaires. » Ces paysages intimes sont sans doute pour cette artiste, férue de psychanalyse, la traduction plastique de conflits psychiques que les mères et les filles auraient en partage et l’aspiration à vivre au sein d’un jardin partagé : celui d’un patio ou d’une condition féminine résolument encline à perpétuer des savoir-faire ancestraux. « Ces paysages sont des cartographies mentales, ajoute-t-elle, comme une mémoire individuelle qui peut se transformer en mémoire collective à travers les récits que les femmes racontent. »

Animée par un véritable esprit de recherche, Asma Ben Aïssa entend aussi réconcilier des pratiques que tout oppose en apparence : celle de la broderie, reposant sur des techniques vernaculaires, et celle d’une peinture contemporaine abstraite qui regarderait du côté de l’art informel. Plus proche du spatialisme d’un Lucio Fontana – l’artiste n’hésitant pas à inciser le textile pour laisser advenir à travers une simple fenêtre ses paysages imaginaires – que du matiérisme d’un Tapiès. « Je n’ai pas trouvé à travers la peinture ce que je voulais exprimer, conclut-elle, aussi j’ai cherché à combiner peinture, teinture et textile, en trouvant un moyen de réunir toutes ces techniques. » Sortir du cadre de la peinture et des conventions sociales tout en reproduisant des gestes traditionnels, là réside le réjouissant paradoxe d’une artiste à suivre assurément. Olivier Rachet

190 x 126 cm. Courtesy de l’artiste et de la Fondation Montresso