Une exposition à Marrakech et bientôt à Casablanca, un film sur le point de sortir et un livre en préparation : en ce début 2024, Daoud Aoulad-Syad est sur tous les fronts. L’occasion de balayer du regard ses 40 années de photographie et d’interroger le lien avec son cinéma.
Enfant, Daoud Aoulad-Syad arpente fréquemment la place Jamaâ El Fna et la médina de Marrakech, ville qui l’a vu naître en 1953. S’il se passionne déjà pour les artistes de rue qu’il passe du temps à admirer, il ne sait pas encore que, dans les années 1980, marqué par la découverte en France du travail d’Henri Cartier-Bresson, il troquera son début de carrière scientifique contre un appareil photo. Ses photographies seront exposées dans le monde entier. Mais avant cela, il rencontre l’artiste et intellectuel Ahmed Bouanani, qui s’avère un collaborateur et accompagnateur précieux dans son éveil à la réalisation de films. Si la photographie de Daoud alimente son cinéma, notamment par l’emploi régulier du plan fixe dans des films où le mouvement provient moins de la caméra que de ce qui a lieu dans l’image, les deux forment une œuvre si cohérente que leurs frontières en viennent, subrepticement, à s’effacer.

Une grande partie de cette œuvre puise dans l’imagerie d’une certaine culture populaire marocaine. Au moyen de son appareil photo puis de sa caméra, Daoud Aoulad-Syad revient à ses racines, affirme son goût pour la marge et entreprend de saisir des images de personnes, lieux, bâtiments, arts, jeux et cultures, qu’il prend plaisir à regarder mais qu’il craint de voir disparaître et dont il cherche à conserver la trace. Pour la plupart en noir et blanc, ses photographies acquièrent une dimension plus intemporelle lorsqu’elles basculent vers la couleur et, à l’instar de ses longs métrages, honorent alors la joyeuse et chaleureuse mixité chromatique marocaine. Il s’en explique lui-même en ces termes qui, comme souvent, convoquent en sa mémoire de lointains souvenirs : « Lorsque l’on passe toute son enfance entre des murs ocre, on est forcément imbibé de cette couleur. Quant au bleu, il est en effet présent partout, et se mélange bien avec les autres couleurs. Je me souviens très bien de ma mère qui, à chaque fois que le carrelage de notre maison traditionnelle se cassait, remplaçait le morceau cassé par un autre, issu d’un autre carrelage, donc d’une autre couleur. On obtenait un véritable patchwork1. »

La candeur des premières fois
Dans le geste créateur d’Aoulad-Syad se déchaîne une candeur propre à toutes les grandes et petites premières fois, à toutes les pages vierges de la vie dont il convient de couvrir la surface blanche de motifs irréfléchis, donc inédits. Son travail photographique et cinématographique donne du Maroc une image de carte postale, mais de ce genre de carte postale jaunie, défraîchie par le temps, dont la (re) découverte ravive des histoires qui ne sont plus, mais qui, d’une certaine manière, sont encore.
En photographie, la plupart des sujets de Daoud Aoulad-Syad ne sont en effet pas totalement bloqués dans ce temps infini que leur octroie l’appareil. Quand ils ne présentent pas des bâtiments ou des personnes posant devant l’objectif, nombre de ses clichés montrent en effet des gens du quotidien saisis en plein mouvement. Il n’est pas très courant que ces sujets soient centrés dans l’image, Aoulad-Syad préférant les placer sur le côté ou dans le bas du cadre pour permettre ainsi à d’autres éléments – un dessin mural, une affiche, un manège, d’autres figures humaines, etc. – de suggérer un certain mouvement, ou du moins un dialogue entre plusieurs couches d’images qui amènent à une circulation résolument narrative du regard.

L’enfance constitue pour Daoud Aoulad-Syad un territoire perdu, un temps du passé qu’il lui est difficile de revivre. Cette idée se retrouve dans son premier long métrage, le mélancolique Adieu forain (1998). On y retrouve ces danseurs habillés en femmes qui intriguaient le jeune Daoud sur Jamaâ El Fna et qu’il a par la suite commencé à photographier. C’est tout le propre du cinéma, art de l’image animée par excellence : en contant cette histoire de forains à bout de course, Aoulad-Syad leur redonne la vie et le mouvement que la réalité culturelle et sociétale marocaine, dans ses évolutions, leur avait fait perdre : « Le film raconte cette quête d’ailleurs ; ces conflits présents entre l’officiel et le populaire. Les trois personnages centraux, trio réuni le temps d’un voyage, le dernier voyage du vieux forain Kacem, de son fils Larbi et du jeune travesti Rabii, sont chacun à la poursuite d’un rêve. Ils veulent croire au rendez-vous de leur destin2. »

Faire bouger les images
Mais son tout premier court métrage, Mémoire ocre (1991), dans lequel il explore son enfance marrakchie à travers des assemblages de films en 35 mm et de photographies reliant le passé et le présent, la couleur et le noir et blanc, la fixité et le mouvement, instaure déjà les bases de cette idée de faire bouger les images. Le montage de Bouanani présente, dans les dernières minutes du film, des raccords entre des photographies en noir et blanc du passé et des films 35 mm couleur du présent, la plupart de ces photographies montrant des per- sonnes qui circulent à pied ou en véhicule. Ce procédé suggère la possibilité d’une continuation, d’un mouvement vers l’avant que vient à peine invalider le plan final du film, constitué de cette fameuse photographie d’un diseur de bonne aventure, à Jamaâ El Fna, qui tend sa main vers l’objectif pour ne pas être photographié.

Aoulad-Syad explique les circonstances de la prise de cette photo : « Cet homme, assis sur la place, proposait aux touristes de leur lire l’avenir. Il m’a appelé, je suis venu, j’ai sorti mon Leica, et c’est alors qu’il m’a dit non en tendant sa main, mais moi j’avais déjà appuyé sur le déclencheur. J’ai trouvé la photo magnifique. […] Les gens qui se cachent, en général je trouve ça beau, car dans la photographie, ce sont moins les visages que les attitudes qui m’intéressent3. »Tout accidentelle qu’elle soit, cette prise de vue sonne comme une invitation à surmonter l’interdiction, à continuer à prendre des photos et réaliser des films. Ce qu’Aoulad-Syad fera effectivement après la réalisation de Mémoire ocre.
La photographie reste omniprésente dans la suite de son œuvre cinématographique en tant que motif visuel et/ou narratif. Plus simplement, il y a dans ses films beaucoup de personnages qui, à défaut d’agir, regardent. Le personnage principal de son tout dernier film à ce jour, Le Lac bleu, est un enfant aveugle qui, en voyage dans le désert avec son grand-père, fait des rencontres et prend des photos… Sa leçon est aussi, in fine, celle d’Aoulad-Syad : le regard de l’artiste, lorsqu’il a conservé la pureté et la spontanéité de l’enfance, relève moins d’une question d’apparences que de ressenti.
Par Roland Carrée