Barthélémy Toguo : « Je veux que le public redécouvre sa propre culture »

Le Camerounais Barthélémy Toguo expose cet été au Musée Mohammed VI à Rabat le fruit d’un long travail de résidence en collaboration avec des artisans marocains. Tapisserie, céramique, peinture : plus d’une cinquantaine de pièces constitueront le premier solo show marocain de cet artiste engagé depuis toujours en faveur d’une plus grande justice sociale et environnementale.

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Barthélémy Toguo en phase de production dans l’atelier Morocco Magic à l’Oulja, le village des potiers de Salé. Photos © Yassine Toumi

Qu’est-ce qui a motivé ce projet au Maroc et quel est votre rapport au pays ?

J’ai eu la chance de rencontrer des artistes marocains tôt dans ma carrière, avec qui je me suis très bien entendu, et nous avons gardé contact. À la fin des années 1990, j’ai exposé avec feu Mohamed El Baz au Centre national de la photographie à Paris, j’ai rencontré Mounir Fatmi à la Biennale de Dakar en 1998, et il y a également Hassan Darsi dont j’aime beaucoup le travail. Le fait qu’aujourd’hui je collabore avec la Galerie 38 a renforcé mes liens avec le Maroc et l’idée d’y travailler me plaisait. Et puis Mehdi Qotbi (président de la Fondation nationale des musées, ndlr) a exprimé son intérêt à voir mon travail au Maroc et voulait un travail spécifique. Lors d’un de mes nombreux voyages, en résidence au Centre d’art contemporain Ifitry, j’ai été fasciné par ce qu’avait produit Rachid Koraïchi et par l’artisanat marocain. J’ai donc monté un projet en insistant sur le fait que je devais utiliser l’artisanat marocain pour créer des œuvres ; et c’est ce que je suis en train de faire. La tapisserie, la céramique, et d’autres pratiques artisanales sont tellement riches dans leur restitution que je voulais m’en imprégner. Je suis donc venu plusieurs fois en résidence ici et j’ai réalisé des peintures entre Dar Bouazza et Rabat. Demain je vais également chez mon ami Tibari Kantour pour produire avec lui du papier fait au Maroc pour des dessins. J’ai aussi donné des œuvres graphiques pour qu’elles puissent être reproduites en tapisseries et beaucoup de céramiques ont été réalisées à l’Oulja à Salé pour consolider mon exposition. Ça a été un plaisir de toucher à tous ces matériaux, médiums et techniques pour produire mon exposition au Musée Mohammed VI.

Est-ce que cette démarche s’inscrit dans le prolongement de votre travail à Bandjoun Station au Cameroun, où vous vous intéressez justement beaucoup aux matières premières et à l’économie locale ?

Bandjoun Station, c’est une résidence où les artistes viennent créer en collaboration avec les communautés locales. Ici, je collabore avec des artisans et des gens du milieu de l’art. À Bandjoun, c’est différent, nous travaillons plutôt avec les populations, les casseuses de pierres, les taximen ou encore les pousseurs de charrette. L’idée étant de ne pas faire venir des artistes de régions lointaines qui vont imposer un art auquel les communautés ne comprennent rien. Nous voulions éviter ce décalage et au contraire célébrer leur savoir-faire en créant de vraies relations. On intègre par exemple les rituels funèbres à Bandjoun, ou encore le fruit des récoltes agricoles.

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Barthélémy Toguo en phase de production dans l’atelier Morocco Magic à l’Oulja, le village des potiers de Salé. Photos © Yassine Toumi

Androula Michael, la commissaire de l’exposition au MMVI, dit de votre travail que « c’est dans la réalisation que tout prend forme ». Êtes-vous d’accord avec cela ? Comment articulez-vous votre rapport intuitif à l’art et la technicité du monde artisanal ?

Mon idée de départ c’est tout simplement de m’intéresser aux gens, ceux avec qui nous vivons, nos contemporains, et à ce qu’ils font. Après, j’ai eu la chance de faire un parcours académique, entre les Beaux-Arts d’Abidjan et l’École supérieure d’art de Grenoble, et enfin les Beaux-Arts de Düsseldorf. Tout cela m’a donné la chance de comprendre le mécanisme de restitution d’une œuvre d’art. Je ne suis pas que peintre, je suis aussi performeur, photographe. Pour moi il n’y a pas de limite dans le médium. Mon côté académique m’a aussi conduit à faire des recherches, qui m’ont fait découvrir par exemple les animaux de la mythologie marocaine, comme l’aigle ou le lion, que l’on retrouve dans ma série de céramiques.

La temporalité du travail, qui s’est étalé sur une longue période et de manière discontinue, était-elle plutôt une contrainte ou un avantage ?

Pendant près de de trois ans, je suis venu dès que j’ai pu trouver une ou deux semaines de libres. J’allais dans un atelier, chez les tisserands, je donnais des images, faisais des proposions pour la restitution, regardais si le rendu me plaisait… C’était enrichissant d’avoir des temps d’arrêt car à chaque fois je revenais avec une nouvelle énergie, de nouvelles idées. À Salé, je suis allé choisir l’univers des céramiques marocaines et j’ai travaillé avec des artisans et artistes très doués pour intervenir sur mes vases avec des répétitions de motifs. L’univers graphique de la céramique marocaine m’a beaucoup intéressé.

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Barthélémy Toguo en phase de production dans l’atelier Morocco Magic à l’Oulja, le village des potiers de Salé. Photos © Yassine Toumi

Comment s’est passée la collaboration avec les artisans ?

Le but était de les inviter dans mon espace de production et de travailler ensemble, de communiquer. Et ça a été très enrichissant. Le dialogue a été très instructif, ils ont immédiatement adhéré au projet et n’ont pas hésité à intervenir sans peur sur mes dessins, à marcher et danser sur ce que j’avais fait tout en continuant de faire ce qu’ils savaient. Cela a donné lieu à des couleurs, des formes et des volumes inattendus. C’est un autre univers qui se crée, une nouvelle écriture. Ce que je propose au public, c’est de découvrir ce qui peut exister au travers de la collaboration avec les gens de cette région. De le célébrer et de l’honorer. Et le résultat final me plaît beaucoup. Je me suis imposé beaucoup d’exigences pour réussir ce projet car cette invitation personnelle au Musée Mohammed VI est une reconnaissance et un grand honneur.

Qu’est-ce que vous souhaitez transmettre comme message à travers cet échange culturel ?

J’ai été nommé Artiste de la Paix de l’Unesco en 2021 parce que pendant 30 ans, je suis allé dans des zones difficiles pour donner la parole aux gens qui avaient des choses à dire et j’ai intro- duit ça dans des expositions à Paris, Sidney, New York et Stockholm. Parce que le partage est une valeur universelle qu’il faut célébrer. Je serais très heureux si à travers cette exposition je réussissais à montrer comment un artiste, en arrivant dans un espace qui n’est pas le sien, peut utiliser ce qu’il y a sur place pour produire, créer et montrer au public une nouvelle perspective de ce qui l’entoure quoti- diennement, lui faire redécouvrir sa propre culture différemment

Propos recueillis par Chama Tahiri-Ivorra