La résidence d’artiste Duvangu a rassemblé 30 artistes gabonais et internationaux qui ont investi les espaces de l’ancienne ambassade de France, au cœur de Libreville. Objectifs : ouvrir au public ce lieu chargé d’histoire et stimuler la réflexion sur les arts visuels dans le pays. Diptyk y était.
Le symbole était fort : le jour de la restitution de la résidence d’art Duvangu dans l’ancienne ambassade de France à Libreville, le portail de celle-ci s’est soudainement décroché. Dans un pays comme le Gabon, où les croyances sont prégnantes, certains y ont vu un signe. Serait-ce une ultime facétie de Mami Wata – divinité de la mer – avant la vente de cet édifice qui, aux yeux de beaucoup, a incarné l’opacité de la diplomatie française au Gabon ? Un lieu de pouvoir donc, fermé à la plupart des Gabonais. Et c’est tout le sens de ce projet Duvangu : ouvrir l’ancienne ambassade “pour la démythifier”, explique l’ambassadeur Alexis Lamek qui estime que celle-ci a participé à “créer des fantasmes sur la relation entre les deux pays”. Le contexte politique est aussi à la renégociation depuis le renversement d’Ali Bongo, le 30 août dernier. “La société gabonaise s’interroge et redéfinit tout, comme par exemple ce que cela signifie d’être Gabonais aujourd’hui, poursuit Alexis Lamek. C’était le moment d’inviter des artistes pour poser, avec le langage qui est le leur, des questions.”

Première résidence artistique à LibrevillePour ouvrir et attirer du public dans son ancien QG, l’ambassade de France a donc misé sur les arts visuels. Pour l’accompagner, elle a fait appel à l’agence d’ingénierie culturelle Manifesto connue pour sa résidence d’artiste XXL, POUSH, à Aubervilliers. Pendant 5 semaines, 30 plasticiens de moins de 45 ans – 1 tiers gabonais, 1 tiers français et 1 tiers originaire des pays limitrophes – ont investi ce sanctuaire en vue de créer des œuvres in situ. “C’était déroutant parce que c’est la première fois qu’il y a une résidence artistique ici à Libreville, note la plasticienne Emmanuelle Late connue sous le nom de Miss Plans Parallèles en référence au fait qu’un artiste au Gabon joue sur plusieurs plans. “Il est obligé de jongler entre plusieurs activités pour vivre.” Car l’objectif de Duvangu dépasse le seul fait de dévoiler un bâtiment, aussi symbolique soit-il. Dans ce pays de 2,4 millions d’habitants, recouvert à près de 85 % de forêts tropicales, l’écosystème autour des arts visuels peine à émerger. “Il n’y a ni galerie, ni résidence, ni musée d’art contemporain”, résume l’artiste Bunny Claude Massassa, venue soutenir ses camarades. Un constat largement partagé, mais qui pourrait évoluer : un musée privé financé par l’entreprise minière Comilog et un statut juridique pour les artistes en cours d’étude au Parlement, pourraient bientôt faire bouger les lignes.

Synergies fécondesEn attendant, Duvangu apporte “une bouffée d’oxygène”, estime la plasticienne Malanda Loumouamou, qui a créé pour l’occasion une installation en collaboration avec Rodrigo Gukwikila venu de RDC. “C’est ce qui manquait pour que la scène artistique gabonaise se renouvelle”, poursuit-elle. Duvangu entend, à défaut de se pérenniser, ouvrir une brèche en créant des synergies. “La majorité des artistes ont déplacé leurs pratiques au contact des uns et des autres”, confirme la commissaire du projet Marilou Thiébault, habituée à accompagner des artistes – elle co-commissariait en 2022, pour Manifesto, la résidence AlUla en Arabie Saoudite. Ainsi, le photographe Marc Posso, qui s’est intéressé à la cérémonie traditionnelle Ivanga, est sorti de sa zone de confort pour s’essayer à l’installation. Dario Pequeno Paraiso, photographe portugais-santoméens, a amené certains artistes à explorer une approche plus urbaine de la photo, contrastant avec la pratique de studio très répandue au Gabon, raconte Marilou Thiébault. Paraiso signe d’ailleurs une série très convaincante sur la décharge de Mindoubé, en périphérie de Libreville, où une communauté entière vit parmi les déchets. Ce travail a interpellé, le soir du vernissage, un étudiant : “C’est une réalité que nous ne voulons pas voir. C’est intéressant que ce soit un artiste de Sao Tomé qui nous la montre”. La Gabonaise Kaory Mambo, adepte de la peinture sur châssis, s’est frottée à la pratique murale pour évoquer la condition féminine ; tout comme les Santoméens Emerson Quinda et Catarina Neto. Leur fresque à quatre mains est une des œuvres marquantes nées de cette résidence et de ses synergies fécondes.

Reprise de flambeau ?Si certains regrettent que cette résidence soit éphémère, Duvangu a semé des graines : les artistes gabonais participants envisagent prochainement de former un collectif qu’ils nommeront collectif Aliwa – “création” en langue locale. “Parler d’une voix commune nous rend plus fort”, note Malanda Loumouamou. Un autre enjeu est d’ouvrir cette scène à l’international. “Il y aura un match retour”, assure l’ambassadeur Alexis Lamek. Quatre artistes seront sélectionnés pour effectuer une résidence de plusieurs mois en 2025 à POUSH. “Une façon de les introduire dans l’écosystème parisien”, note le directeur de Manifesto, Hervé Digne.
Quant à ceux qui ne feront pas partie des heureux élus, reste à voir si les autorités gabonaises reprendront le flambeau, en préemptant l’ancienne ambassade de France pour la transformer en un lieu culturel pérenne. Plus d’un l’espère secrètement à Libreville ! Une chose est sûre, le public ne boude pas son plaisir d’entrer dans les lieux – environ 400 visiteurs à l’ouverture. « Cela montre que l’histoire n’est pas figée”, nous confiait une jeune femme à l’inauguration.
Emmanuelle Outtier
Duvangu, ancienne ambassade de France, Libreville, jusqu’au 14 juillet 2024.











