Kitsch, parfois cartoonesque ou très léchée, l’esthétique arabofuturiste investit le champ de la science-fiction pour mieux critiquer les dérives du présent : hypermodernité, crise écologique, conflits, migrations… Écrire son futur, c’est aussi se réapproprier une histoire souvent confisquée par les puissances occidentales.
Si le futur s’imagine à partir de l’existant, comment le concevoir quand des pans entiers de l’Histoire viennent à manquer ? Bâti sur la pensée décoloniale, l’arabofuturisme reprend les codes de la science-fiction pour bâtir des contre-récits à coups de dystopies rétro-kitsch et autres uchronies foisonnantes. S’il est vrai que d’autres territoires se sont très tôt emparés de ces procédés, à l’instar de l’afrofuturisme théorisé en 1993 par Mark Derry dans son célèbre article « Black to the Futur » (lire Diptyk n°62), l’arabofuturisme surprend par sa richesse et sa diversité. En recourant à l’humour, la dérision, la douceur ou la diatribe, les artistes inventent un nouveau langage plastique et conceptuel, tout en puisant dans leur héritage culturel et historique. Résolument transgressif, l’arabofuturisme se joue des mythes pour créer de nouvelles identités, penser des alternatives à l’aune du transhumanisme et des crises écologiques, offrir une échappatoire face à ce qui nous révolte ou nous aliène, mais aussi susciter l’espoir.

Questionner le présentThématique centrale de l’exposition « Arabofuturs », qui réunit actuellement 18 artistes de la région MENA à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, l’arabofuturisme prend sa source dans le Gulf Futurism (lire encadré), théorisé en 2012 par les artistes Sophia Al-Maria (Qatar) et Fatima Al Qadiri (Koweït). Marquant un tournant dans la pensée artistique de la région, elles livrent une critique acerbe de l’hyper-consumérisme moderne et mettent en lumière le fossé inévitable qui se creuse au sein de villes comme Dubaï ou Doha, ces centres urbains qui se sont développés à une vitesse stupéfiante et de plus en plus marqués par les inégalités sociales. Les modes de vie anciens se trouvent implacablement bousculés par ces dynamiques nouvelles, souvent calquées sur des sociétés très différentes de leurs espaces d’origine. Le futurisme devient alors une écriture évidente pour les artistes cherchant à pointer l’accélération d’avancées technologiques violentes, parfois prématurées, venant troubler les héritages traditionnels. C’est cette collision que dénonce l’artiste saoudienne Zahrah Al Ghamdi dans son œuvre Birth of a Place. Avec puissance et délicatesse, elle prend le contrepied du projet saoudien « The Line » – deux gratte-ciel de 500 mètres de haut et 170 kilomètres de long implantés dans le désert – dans une installation faite de coton et de terre, créant un univers où la modernité est repensée à partir de techniques vernaculaires.« La culture est immuable, car elle est la racine de la connaissance et de l’identité humaine. Peu importe les progrès technologiques et les nouvelles inventions, nous revenons toujours à la culture comme source d’inspiration et fondement de notre existence », estime Youssef Oubahou, alias Skyseeef, dont les photomontages projettent dans le futur des symboles de l’imagerie collective marocaine : une camionnette (« L’Honda ») flottant dans les airs, un personnage en jellaba perché sur une R12 volante… Un sens de la dérision que l’on retrouve chez Meriem Bennani dont les travaux audiovisuels empreints de pop culture, peuplés de personnages cartoonesques, abordent des questions complexes comme l’exil, la migration, le port du voile, la lutte des classes… (lire Diptyk n°57). Sara Sadik, elle, plonge avec un humour grinçant dans l’anticipation sociale en créant l’imaginaire « beurcore » où elle exacerbe les codes de la culture maghrébine de France. Son projet dystopique s’articule autour d’une société fictive vivant en auto-suffisance dans une zone de non-droit appelée la « Zetla* Zone », conséquence des politiques actuelles de marginalisation et de ghettoïsation des quartiers populaires. User de la science-fiction pour raconter ce qui nous entoure revient à poser un regard critique sur une réalité décevante, ou invivable, par le biais de la mise en récit.

Archéologie du futurFaisant tragiquement écho à l’actualité, le film de Larissa Sansour, In the Future They Ate From the Finest Porcelain (2016), explore la notion d’archéologie du futur pour permettre de fabriquer les traces d’un peuple voué à l’extermination. Une archéologue activiste échange avec sa psychiatre au sujet d’une mission d’exploration qu’elle a menée dans le futur pour y déposer des céramiques (reprenant le motif du keffieh) supposées appartenir à une civilisation fictive, et permettre à un peuple menacé de disparaître de revendiquer cette terre et de créer un nouveau mythe fondateur. Entre images tournées, clins d’œil cinématographiques et images de synthèse, l’artiste palestinienne, ici accompagnée de l’auteur danois Søren Lind, crée un univers visuel qui vient questionner notre perception du présent en inventant l’avenir et en réécrivant le passé. L’arabofuturisme convoque l’histoire, mais aussi la géographie. Territoire vierge et inhabité, le désert constitue un point de départ pour un certain nombre d’artistes du futurisme arabe. Comme le peintre face à la toile vierge, la liberté est immense. « Pour moi, l’idée de travailler avec le désert est l’essence même de la réimagination de ce qu’il pourrait être s’il n’y avait pas eu le colonialisme », nous explique Muhcine Ennou. Dans ses œuvres digitales comme Home, Night Drive ou encore Eternal Bliss, les images de synthèse font du désert le lieu de tous les possibles où surgissent des musées, des stations-services, des cafés, suggérant que le vide, l’inconnu n’est pas forcément synonyme d’inhospitalité.Impossible de ne pas penser à Dune, la récente superproduction de Denis Villeneuve adaptée du roman de Frank Herbert, qui situe dans le désert la résistance des Fremen – dont les vêtements et la langue évoquent le peuple bédouin – contre un empire qui spolie leur principale ressource à des fins d’expansion. « La science-fiction, en particulier américaine, a tout le temps puisé dans cet imaginaire du désert et du monde arabe. C’est un motif récurrent pour parler de quelque chose d’étrange, qu’on ne connaît pas, d’un environnement hostile », explique Mounir Ayache, actuellement en résidence à la Fondation Hermès où il travaille sur ce thème en vue d’une exposition au Jeu de Paume en 2025. Depuis toujours ancré dans l’univers futuriste, l’artiste a conçu un jeu vidéo qui réinvente la vie de Hassan Al Wazzan, dit Léon l’Africain. Ayache imagine le diplomate tombé dans une faille spatio-temporelle, téléporté directement du XVe au XXVIIe siècle et ignorant ainsi tout du colonialisme et des grands drames de l’humanité.Que restera-t-il de nos sociétés dans les siècles à venir ? La réponse est radicale chez Hicham Berrada qui pousse l’éco-anxiété jusqu’à imaginer un monde où l’humanité aurait totalement disparu. Conçu comme une œuvre évolutive, son terrarium abrite des circuits électriques, seules persistances de notre civilisation vouées à l’effacement par une nature qui reprend fatalement ses droits.

Retrouver son individualitéAvec l’arabofuturisme, l’Histoire se réécrit peu à peu, dans des récits de l’individualité qui participent à faire du présent ce qu’il est réellement. Les univers utopiques ou dystopiques permettent de questionner notre sentiment d’appartenance au monde, tout comme la façon dont sont perçus les souvenirs et les identités. Alors que Mounir Ayache avec son installation Khadija pour la biennale Manifesta 13 Marseille transposait l’histoire de sa grand-mère originaire de la ville de Fès à la fin du protectorat français dans un univers futuriste singulier, l’artiste égyptien Khaled Hafez s’interroge lui aussi sur la place accordée aux mémoires et à leur temporalité. Pour son futur projet avec le musée de Preston, The illustrated bronze history of time, il forge une narration pour raconter les histoires de sa famille, les récits de leur résistance aux Britanniques à l’époque de la monarchie égyptienne. « Ces petites histoires combinées peuvent créer une histoire alternative qui remet en question les histoires écrites », explique-t-il. Le déplacement d’une temporalité vers une autre permet une nouvelle lecture de l’avenir, déconstruisant les imaginaires liés à la science-fiction occidentale en usant de références et d’esthétiques différentes. « L’arabofuturisme est un élan qui cherche à accélérer l’anéantissement des murs de l’apartheid idéologique, dont les hallucinations délirantes nous font trembler de peur devant le bruit assourdissant de notre indifférence, tandis que nous dansons sur le silence de nos différences », écrit l’auteur et plasticien Sulaiman Majali dans son texte Towards a possible manifesto ; proposing arabofuturism(s). Et c’est ainsi, délicatement, que l’individualité retrouve sa place.Par Salomé Issahar-Zadeh, Houda Outarahout et Chama Tahiri