Que voir à Tunis ?

Malgré un contexte de crise politique, la scène tunisienne reste dynamique. Les artistes s’emparent de problématiques aussi essentielles que celle de la réparation ou encore des meurtrissures du corps aussi bien sensible que social. 3 expositions à ne pas manquer.
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Axis mundi

#1 Quatre artistes en quête de réparation à la galerie Le Violon bleu 
C’est en découvrant la proposition curatoriale d’Adriano Pedrosa à la Biennale de Venise que la curatrice Khadija Hadmi a l’idée de réorienter une exposition en cours de préparation. Présentée à la galerie Le Violon Bleu de Tunis, l’exposition « Je me suis bâti sur une colonne absente », regroupant les artistes Meriem Bouderbala, Asma Ben Aïssa, Ali Tnani et Haythem Zakaria, est à la fois une réponse à l’absence criante des pays du Maghreb dans une manifestation placée sous le signe du Sud global et la démonstration que des artistes contemporains, toutes générations confondues, ont aussi leur place à Venise. « J’avais pensé cette exposition avant de visiter la Biennale, explique la curatrice. J’ai observé la proposition curatoriale, vu la présence timide de l’art moderne au Maghreb et lorsque je suis tombée sur ce vers d’Henri Michaux qui donne son titre à l’exposition, j’ai décidé de parler d’absence et de réparation ». 
De réparation, il est question dans les œuvres textiles d’Asma Ben Aïssa, qui se nourrissent des échanges avec des brodeuses parfois empêchées pour des raisons économiques de pratiquer leur art. Les paysages intimes brodés par l’artiste font écho à la réactivation d’une œuvre d’Ali Tnani, The Blue Print to a Life , dans laquelle est brodé un billet de 5 dinars. Une maigre somme perçue au commencement de son activité par l’une des artisanes avec lesquelles l’artiste a collaboré, dans le cadre de l’exposition HirafenEn faisant appel au personnage légendaire du karakouz popularisé par l’artiste Gorgi en son temps, l’artiste Meriem Bouderbala entend bien réparer les dommages causés à une liberté d’expression sous-tension. Emprunté au théâtre d’ombres introduit par les Turcs puis les Siciliens, ce personnage grotesque fut interdit durant l’époque coloniale française en raison de sa portée subversive.Quant aux dessins de Haythem Zakaria, que la curatrice assimile à de véritables « archives du futur », ils résonnent comme la promesse de réparer « le chaos du monde », dont la Biennale de Venise a pu se faire l’écho, en l’absence pourtant d’acteurs de l’art dont la force plastique n’est plus à démontrer. Exposition « Je me suis bâti sur une colonne absente », Galerie Le Violon Bleu, Programme curatorial Blue Wind Project, Tunis, avec Asma Ben Aïssa, Meriem Bouderbala, Ali Tnani et Haythem Zakaria, jusqu’au 30 juin 2024

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METAMORPHOSIS OF THE SKIN, SANA CHAMAKH, PHOTO : HAMZA BENNOUR

#2 Les corps somatiques de Sana Chamakh au 32 BisLa plasticienne Sana Chamakh, qui vit entre Tunis et Paris, présente l’exposition « Strata of Being » dans l’espace du 32 Bis. Des installations textiles rouge sang évoquent les réseaux cellulaires tissant nos chairs. D’autres faites de cuir, de bois ou de métal dessinent des corps en lambeaux comme déchirés par une violence invisible. Ailleurs, des dessins à l’encre semblent scruter le caractère protéiforme de simples hématomes. La question de la métamorphose du corps traverse une exposition curatée par Hela Djobbi et Salma Kossemtini qui voit dans ces œuvres-symptômes la manifestation « d’une histoire faite d’émotions et de traumatismes, ancrée dans les tissus qui forment un système de mémoire dynamique et inconscient. » Signes sans doute aussi d’un corps social meurtri, la curatrice assimile ce travail à « des tapisseries complexes, des fils entrelacés dans la trame des systèmes culturels et somatiques. »Exposition « Strata of Being » de Sana Chamakh, 32 Bis rue Ben Ghedhahem, Tunis, jusqu’au 30 juin 2024

Fares-Thabet.-Le-soleil-défonce-les-songes-et-les-chimères,-2024.-Oil-and-enamel-on-canvas.-160h-x-130w-cm[39]
Fares Thabet. Le soleil défonce les songes et les chimères, 2024. Oil and enamel on canvas. 160h x 130w cm.

#3 Un hymne à la peinture à la galerie Selma FerianiAlors que viennent de se terminer les expositions  « Fallen Archetypes » de Thameur Mejri et  « Sun Rays and Tiny Cubes » de Aymen Mbarki, la galerie Selma Feriani présente à partir du 10 juillet, dans son nouvel espace de Tunis, deux expositions mettant à l’honneur la peinture. Le peintre contemporain Fares Thabet investit l’espace principal avec une série de tableaux à mi-chemin d’une ferveur rappelant parfois la peinture Nabi et d’un esprit surréaliste se jouant des perspectives. Intitulée  « Un bateau, sans naufrage et sans étoile », son exposition nous rappelle, à travers ses aplats de couleurs vives, qu’un tableau reste « essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », comme le définissait le Nabi Maurice Denis. Au niveau de la mezzanine, la galerie propose un focus sur le peintre adepte des miniatures, Jellal Ben Abdallah (1921-2017), qui a séjourné comme Fares Thabet à Sidi Bou Saïd, et initié le genre de la miniature dans l’ensemble du Maghreb. Expositions  « Un bateau, sans naufrage et sans étoile » de Fares Thabet et  « Miniatures » de Jellal Ben Abdallah, Galerie Selma Feriani, 32 Rue Ibn Nafis, La Goulette, Tunisie, du 10 juillet au 10 août 2024.
Olivier Rachet