Constituer sa bibliothèque d’art : 4 livres pour penser le décolonial

Faut-il « décoloniser les musées » ? C’est au regard de cette question que nous avons lu quatre essais aux positions antagonistes qui donnent du grain à moudre. Une bonne raison pour les intégrer dans votre collection de livres d’art. 

Livre-ok

Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? ou comment reconfigurer les imaginaires

 

Envisageant le musée comme « un espace de recherche », Magali Nachtergael démontre dans son essai Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires comment celui-ci est passé d’un lieu de patrimonialisation à un espace critique de reconfiguration des imaginaires. Le recours au storytelling, aussi bien par les curateurs que les artistes, n’a eu de cesse depuis une vingtaine d’années de bousculer les pratiques muséales, comme en 2012 lors de la Triennale de Paris curatée par Okwui Enwezor, dont le projet s’appuyait sur « le décentrement des narrations artistiques hors d’Europe et en particulier dans le contexte décolonial. » L’autrice s’interroge cependant sur une vision toujours résolument « eurocentrée » des biennales ou des triennales qui perpétueraient le format de l’Exposition universelle. Hommage est surtout rendu aux artistes, tels Katia Kameli, Sammy Baloji, Julien Creuzet ou Kapwani Kiwanga, dont les propositions contri- buent à décentrer le regard des spectateurs. « Les récits ont vocation à transformer le musée », soutient Magali Nachtergael qui, pour conclure, en appelle étonnamment à une queerisation des musées, dans une logique de discrimination positive qui n’est pas sans faire débat.

 

Magali Nachtergael, Quelles histoires s’écrivent dans les musées ? Récits, contre-récits et fabrique des imaginaires, éditions MkF, collection « Les essais visuels », 170 p., 230 DH

 


Critique de la raison animiste ou les dangers de l’essentialisation

 

Afrocentrisme, afrofuturisme, panafricanisme : autant de notions que Jean-Loup Amselle décortique dans son essai au vitriol, Critique de la raison animiste. Ambitionnant d’écrire « une anthropologie du présent », l’ancien rédacteur en chef des Cahiers d’études africaines fustige un certain discours postcolonial auquel il reproche d’essentialiser les sociétés africaines. « Tous ces courants de pensée, écrit-il, participent en fait d’un même prophétisme, prophétisme qui s’alimente, pour les deux premiers concepts, à une revendication animiste […] ». L’afrocentrisme serait ainsi le pendant de l’eurocentrisme et envisagerait le continent africain non dans son historicité, mais dans une atemporalité mythique relayée par de nombreux artistes. Ainsi en va-t-il des pratiques relevant de la magie ou de la sorcellerie qui, dans les œuvres du congolais Hilary Balu, préfigurent « les technologies digitales du XXIe siècle ». Perpétuation d’une pensée magique qui ne dirait pas son nom, le « Tout-Monde » cher à Édouard Glissant participerait d’une même occultation des enjeux du présent. « Guérir, prendre soin de la société et surtout du vivant et de la Terre plutôt que transformer la société, semble être le mot d’ordre majeur de notre époque », déplore l’auteur, ne nous délivrant pas toujours d’alternative.

 

Jean-Loup Amselle, Critique de la raison animiste, éditions Mimésis, collection « Anthropologie », 160 p., 200 DH

 


Voir autrement 

 

Rares sont les textes introspectifs en histoire de l’art. Contrainte par la pandémie de Covid-19 de cesser ses cours, l’historienne de l’art et chercheuse Maureen Murphy entame dans Voir autrement une réflexion inédite concernant la démarche qui est la sienne. Après avoir travaillé au musée du quai Branly-Jacques Chirac et au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris, rédigé une thèse sur les arts d’Afrique dans les musées et les expositions de 1930 à nos jours, elle s’interroge sur le choix de son objet d’étude. « La réponse à la question liminaire était sans doute là : qu’est-ce qui vous lie à l’Afrique ? L’histoire de France et celle des musées », répond-elle simplement. Portée par la pensée décoloniale, l’autrice analyse à la fois sa légitimité de chercheuse « blanche » et décortique les conditions historiques d’émergence d’un art moderne et contemporain africain avec lequel elle entretient une distance critique rare. « Les arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques n’ont rien en commun, si ce n’est le fait d’avoir été regroupés en un même lieu, pour incarner une perception eurocentrée de l’altérité. Évitez l’approche ethnique, privilégiez l’approche historique […] », enjoint-elle à ses étudiants, invitant à une approche archéologique foucaldienne salutaire, à rebours de toute forme d’essentialisation.

Maureen Murphy, Voir autrement, éditions de la Sorbonne, 136 p., 240 DH

 


Programme de désordre absolu ou comment inventer le post-musée 

 

C’est à une critique radicale du musée que s’attelle Françoise Vergès dans son essai Programme de désordre absolu : décoloniser le musée, dont le titre est emprunté à Frantz Fanon. Tout en dénonçant le tour de passe-passe rhétorique grâce auquel le musée gomme « les aspects conflictuels et criminels de son histoire […] en se présentant comme un dépôt de l’universel », l’autrice montre que la notion de propriété privée a réussi à rendre inaliénables des objets tout simplement pillés. « L’universalité du musée trouve ainsi son origine dans le vol », résume-t-elle, en prenant comme exemple le Musée du Louvre, dont les trésors ont été pillés à l’époque napoléonienne en Belgique, en Égypte, aux Pays-Bas ou en Italie. Tout en rendant hommage à des expositions telle que « Le modèle noir de Géricault à Matisse » organisée au Musée d’Orsay en 2019 ou à des actions militantes telles que celles du groupe « BP or not BP ? » (British Petroleum), qui avait occupé en 2022 le British Museum pour dénoncer un accord de mécénat avec le pétrolier – « moyen peu coûteux et efficace de redorer son image » –, l’essayiste appelle de ses vœux la construction de musées « sans objet » qui feraient la part belle à la diversité des récits et au patrimoine immatériel de régions avides de retrouver leurs racines, à l’instar de l’île de la Réunion dont elle est originaire.

Françoise Vergès, Programme de désordre absolu : décoloniser le musée, La Fabrique éditions, 281 p., 200 DH

 

 

Olivier Rachet

 

Visuel en Une : Sammy Baloji, Sans titre n°17, série Mémoire, 2006. Courtesy de l’artiste et Galerie Imane Farès. © Sammy Baloji