Mohamed El Baz, pour en finir encore…

Après l’avoir invité pour une passionnante intervention autobiographique au Moussem culturel d’Assilah en juin dernier sur le thème des « Nouveaux contours de l’Orientalisme à l’international et dans les arts contemporains arabes », Nadine Descendre revient sur le travail de l’artiste Mohamed El baz pour son exposition « table rase » à la galerie de l’Atelier 21.

«J’ai voulu en finir avec la période récente dite des Printemps arabes » écrit d’emblée Mohamed El baz dans le texte de son exposition. Face à cette affirmation, il m’est aussitôt revenu à l’esprit un certain livre des éditions de Minuit, de ceux qui honorent la sagacité littéraire d’un éditeur hors norme : Pour finir encore et autres foirades. Rédigé à partir de 1970 et publié en 1976, ce recueil de textes écrits en français par Samuel Beckett interroge l’effroi face à la tragédie qu’est la naissance. Il aurait pu fournir la sève de cette combinatoire sans fin qui parcourt le cœur du travail de Mohamed El baz.

Je me souviens aussi être allée écouter au Théâtre du Rond-point ce prodigieux acteur anglais, David Warrilow, amoureux de la culture française et de l’esprit des Lumières, distiller chacun des mots âpres et secs du monologue Solo, minimaliste mais ô combien limpide et agissant, écrit pour lui par Beckett, privilège exceptionnel d’une amitié fervente et réciproque. Conjuguée élégamment au temps de la dérision, l’économie des mots et de la langue y met en réserve toute forme d’explication ou de démonstration. Tout l’œuvre de Beckett traite du désespoir et de la volonté d’y survivre, tout en étant confronté à un monde incompréhensible. S’inscrire dans le monde sans jamais laisser se refermer sur soi les pièges d’une morale de pacotille. Tordre le cou aux poncifs. Mettre en scène des histoires qui affabulent un monde et l’ironisent aussi, pour mieux en dire les anomalies, ces étrangetés, ces contradictions qui le mènent parfois jusqu’à l’innommable…

Fichier 286
Mohamed El baz,
Autopsie 3, 2013

UN MONDE QU’IL FAUT HABITER

On retrouve ce même objectif chez un artiste comme Mohamed El baz qui ambitionne de « pousser la symbolique de ce qui est musulman, ou plus précisément arabomusulman, pour en tirer quelque chose hors des clichés », comme il l’expliquait lors de son intervention à Assilah, pour prendre en main le monde dans lequel nous vivons et les changements qu’il subit. Et faire de ses imperfections la matière d’une pensée nouvelle sur soi-même et sur les autres. « Le monde ressemble à ce que l’on dessine de lui. Ca ne suffit pas. Il reste à l’habiter » dit El baz. Et, pour ce faire, il faut prendre la parole : « célébrer une possibilité de parole dans ce monde… à travers une parole un peu poétique posée sur les objets qui l’habitent (outils de diffusion, outils de représentation, symboles, etc.) et en sortir quelque chose qui échappe aux stéréotypes, aux systèmes, binaires et manichéens […] Il y aura toujours des guerres, des dominations. Ce qui change, ce sont les nouvelles combinaisons possibles parce que les gens le veulent réellement, et que bizarrement, ce projet commun est en train de se faire. Chacun en veut sa part et ces redéfinitions. C’est la machine elle-même qui les a créées ! »

« Pourquoi écrivez-vous ? ». Le journal Libération interroge Samuel Beckett. L’écrivain, en romancier, poète et dramaturge quasiment désincarné, répond, laconique : « Bon qu’à ça ! » El baz, lui aussi, n’est bon qu’à ça : bon à occuper sa place d’artiste sur terre. Pour cela, comme il le dit lui-même au regard des évènements actuels, il n’a eu, en saisissant l’opportunité de cette nouvelle exposition à Casablanca, qu’à prendre la décision de « construire une fable », où tous ces outils qu’il re-décline sans cesse au fil des années se télescopent dans un silence tonitruant, « où les vivants, les fantômes, les animaux factices et les drapeaux désincarnés cohabitent […] tels un exorcisme mis en scène, une lecture poétique des révolutions actuelles ».

F00BAFF6-1B55-4D96-AB4E-C6CAE5A9E192_1_105_c
Bricoler l’incurable, The Farm, 2014, tirage numérique sur aluminium dibond, 120 x 200 cm.

UNE ENTREPRISE DE DÉRISION

Vivants et morts, personnages anonymes et symboles partagés, le passé et le présent, l’intime et le publique cohabitent, convoqués par l’artiste (« Nous ne serions pas aussi vivants sans les morts. Les morts parlent », Mohamed El baz, archives sonores de Nadine Descendre). « Je convoque aussi mon père et les objets de la maison commune, photographiés il y longtemps déjà… J’ai besoin qu’ils viennent respirer l’air d’aujourd’hui pour, peut-être, confirmer que nous n’avons rien à voir, ni moi, ni lui, avec ces boucheries successives… » et pour finir encore avec ces Printemps arabes, où de jeunes témoins arrachent de leur poitrine un cœur ensanglanté qu’ils offrent en martyrs « à la face du monde en gage de bonne foi ». Une immense entreprise de dérision où les chimères, les fictions, la mort et la vie, la beauté et l’horreur au service les uns des autres s’adoubent réciproquement, dans une fresque où chaque représentation est indépendante et associée, faisant tomber de son piédestal le monde moderne.

« Never Basta » s’annonce comme une exposition manifeste, dont chaque élé- ment nouveau (les plaques retro éclairées de silhouettes en métal noir, l’échelle de fémurs en céramique colorée, les photos d’animaux retravaillés au tirage, les photos grand format de jeunes gens au cœur arraché…) ou ancien (les graphismes issus des jeux de cartes, les images intimes, les drapeaux, les cartes géographiques…) affiche son autonomie dans une globalité désordonnée et anarchique. En fin de compte, aidée selon Mallarmé par les vertus du hasard, cela fait sens pour le meilleur et pour le pire, parce que l’artiste n’est tout simplement bon qu’à ça, ce qui le rend tellement indispensable. Tel le chaman, Mohamed El baz témoigne d’une expérience mystique de l’image ; c’est le visuel qui l’incarne et lui donne une âme… à la recherche, irrésistible, d’une vérité.

PAR NADINE DESCENDRE, AUTEURE ET COMMISSAIRE D’EXPOSITIONS

prere_du_pere_1
Mohamed El baz, Le père du père, 2013