Le Global South écrit son histoire à Arco Lisbonne

Pour la septième édition de sa bouture portugaise, la foire Arco tente de démêler l’écheveau du Sud global et met à l’honneur de nombreux artistes afro-descendants. 
Le bâtiment fait partie du patrimoine culturel national. L’ancienne corderie dans laquelle se fabriquaient les cordes et les voiles des navires portugais abrite désormais la bouture lisboète de la foire Arco qui vient d’achever sa 7e édition. Située face à l’embouchure du Tage, la Cordoaria Nacional, tout en longueur, laisse parfois circuler entre les stands des 84 galeries participantes un air du large, porteur d’une histoire coloniale à laquelle de nombreux artistes, notamment brésiliens, se confrontent sans complexe. On y retrouve des enseignes familières de l’événement telles que la 193 Gallery, les galeries marocaines African Arty et l’Atelier 21, ou encore la galerie madrilène Max Estrella. Les premiers jours, les allées de la foire sont clairsemées, puis finissent par se remplir, mais les collectionneurs, aux dires de nombreux galeristes, se font attendre ; le marché semble en berne. Cette année, la foire proposait deux sections parallèles : « Opening. Lisboa » curatée par Chus Martínez et Luiza Teixeira de Freitas et « As Formas Do Oceano » curatée par Paula Nascimento et Igor Simðes, à rebours de l’esprit très conceptuel de la foire. La première section se présente, selon les curateurs, « à la différence des expansions impériales et coloniales », comme « une expansion des points de vue » et une volonté d’élargir le monde « pour être capables de reconnaître les autres. » Séduisant, le propos emporte difficilement l’adhésion, du fait sans doute d’un choix disparate de galeries en provenance aussi bien du Brésil (Bianca Boeckel), d’Argentine (Crudo Arte Contemporáneo qui présente des œuvres brodées intéressantes de l’artiste américaine Nicole Mazza, d’origine portugaise, entre 1200 et 2300€) que de Slovénie (Ravnikar). 

MÓNICA DE MIRANDA - Creole Garden, from series Greenhouse (120x80 cm)
MÓNICA DE MIRANDA – Creole Garden, from series Greenhouse (120×80 cm)

Une poétique noirePlus convaincante, la section « As Formas Do Oceano », dont les choix se disséminent tout au long de la programmation générale, élargit notre compréhension parfois biaisée du Sud global. En mettant l’accent sur « une centralité de la poétique noire sur la scène internationale de l’art contemporain », à l’opposé d’une tendance de l’art contemporain africain privilégiant les questions de représentation, les curateurs rendent sensible ce « langage de l’Océan qui, à bien des égards, a inventé l’expérience occidentale moderne ». En témoigne le stand, qui pourrait passer de prime abord inaperçu aux yeux d’un néophyte pressé, de la galerie brésilienne Nonada qui, pour sa première participation, propose des œuvres de deux artistes afro-descendants : Manuel Messias dos Santos (1945-2001) dont les gravures sur bois à l’esthétique expressionniste (autour de 20 000 €) ont séduit un collectionneur allemand, et l’artiste contemporain João do Nascimento dont les toiles (autour de 4000 €), plus surréalistes, abordent métaphoriquement la question mouvante des identités. Autre originalité de cette édition, le choix des curateurs de consacrer une section entière à des solo shows, regroupant des galeries faisant partie de la programmation générale et des galeries de la section « As Formas Do Oceano », réussit à faire ressortir la puissance plastique d’artistes à l’univers singulier. Ainsi de la LIS10 Gallery qui présente un solo show de l’artiste ivoirienne Laetitia Ky dont les toiles (entre 4000 et 6000 €), plus audacieuses à notre goût que ses sculptures capillaires, mettent en scène un matriarcat militant. La galerie Christophe Person parie de son côté, pour sa première participation, sur des travaux récents de l’artiste ougandais Paul Ndema qui abandonne le « black portrait » au profit d’œuvres plus abstraites réalisées à partir d’empreintes de nattes traditionnelles sur la toile, à mi-chemin du monotype et de la sérigraphie (entre 6000 et 8000 €). Sans présenter de solo show, la galerie lisboète Coletivo Amarelo frappe cependant les esprits en présentant le travail de l’artiste autodidacte Osias Andre, originaire du Mozambique et vivant au Portugal depuis six ans. Ses peintures (entre 1500 et 6500€) séduisent par leur syncrétisme expressif, mêlant des figures asexuées à des masques traditionnels.  

DAGMAR VAN WEEGHEL - For Sarah - The African Princess - Crowned (120x90x5 cm)
DAGMAR VAN WEEGHEL – For Sarah – The African Princess – Crowned (120x90x5 cm)

Une histoire de l’art globaleMagie de cette 7e édition, le vent du Global South semble avoir aussi soufflé sur les propositions de plusieurs galeries de la programmation générale. Ainsi de la 193 Gallery proposant des photographies de Hassan Hajjaj (entre 8000 et 35 000 €), de l’Atelier 21 mettant côte à côte des portraits du peintre M’barek Bouhchichi (entre 8000 et 15 000 €) et du photographe ghanéen Derrick Ofosu Boateng (entre 4000 et 8000 €). Ou encore de la galerie lisboète This Is Not a White Cube présentant un ensemble d’œuvres magnifiques de la photographe néerlandaise Dagmar Van Weeghel (5850 €) ou de l’artiste afro-brésilien Cássio Markowski. Les toiles épurées de ce dernier (5535 €), réalisées à partir d’un travail de recherche sur l’histoire coloniale brésilienne mêlant habilement le genre de la nature morte avec une iconographie inspirée d’archives, sont l’une des découvertes de la foire. 

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Laetitia Ky

Last but not least, le choix de la galerie portugaise Carlos Carvalho Arte Contemporânea de montrer le travail photographique de Mónica de Miranda, représentant actuellement le Portugal à la Biennale de Venise, en compagnie des deux autres artistes afro-descendantes Sónia Vaz Borges et Vânia Gala, fait ici office de manifeste en faveur d’une histoire de l’art plus globale. Tirées du projet Greenhouse, ses photographies (entre 10 000 et 12 000 €) sont inspirées par l’engagement d’Amílcar Cabral en faveur de la protection de l’environnement et par la lutte pour l’indépendance des anciennes colonies portugaises, notamment en Angola. Dans un entretien accordé en mars à ArtReview à l’occasion de la Biennale de Venise, l’artiste revenait sur l’importance d’en découdre avec une approche nationale de l’art : « Le thème de la Biennale de cette année, « Foreigners everywhere », implique une dissolution du nationalisme, explique-t-elle. Les frontières ne sont qu’une illusion, un sous-produit de l’ère coloniale révolue depuis longtemps. » Avec son ouverture sur le Global South, la 7e édition de la foire Arco Lisbonne écrit à sa façon cette nouvelle page d’une histoire de l’art transfrontalière, et autrement universelle.
Par Olivier Rachet
Arco Lisbonne, Cordoaria Nacional, Lisbonne, 23-26 mai 2024

Derrick Ofosu Boateng - Lean on three, ed. 1-5 (80x60 cm)
Derrick Ofosu Boateng – Lean on three, ed. 1-5 (80×60 cm)

Cássio Markowski - As Leitoras #2 (185x145x4 cm)
Cássio Markowski – As Leitoras #2 (185x145x4 cm)