Après avoir rendu hommage à l’œuvre de César en 2015, le Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain (MMVI) de Rabat consacre une importante exposition à Arman, autre figure majeure des « Nouveaux Réalistes » et dévoile sur son parvis un « Accord final », piano concassé en bronze, don de Corice Arman, épouse de l’artiste au musée. L’expo est aussi l’occasion d’extrapoler sur un petit chapitre de « Arman au Maroc ».
Arman et le Maroc ? Ce n’est pas une incantation ou une invention de curateurs pour servir de justification à une exposition. Le lien existe et il a la couleur des photos surannées des seventies. L’exposition du MM6 en montre quelques-unes et certains d’entre nous y reconnaîtront des membres de leurs familles ou amis qui, en 1971, assistaient au vernissage d’Arman chez Venise Cadre quand la galerie casablancaise était encore « en ville », comme on disait alors.

On y reconnaît Corice, la femme d’Arman, présente ce 22 mai à Rabat, qui se souvient avec émotion avoir célébré sa lune de miel au Maroc. Cette matière historique, d’une époque où les architectes marocains, très mondialisés déjà, ont rêvé un art intégré, et où un grand critique d’art comme Pierre Restany – d’ailleurs théoricien des « Nouveaux Réalistes » – écrivait à la fois sur Arman, Melehi ou Gharbaoui, l’expo Arman au MM6 qui s’est ouverte hier ne le travaille pas vraiment et on le regrettera peut-être.
Notre pays a besoin de ces narrations et il est temps de les construire. Un film, certes, tourne dans l’expo où l’on voit Restany et Arman. Mais pourquoi ne pas extrapoler un peu, les témoins sont encore là et peuvent nous le raconter. Il faut imaginer Armand Fernandez en visite au Maroc en 1971 à l’occasion de son exposition chez Venise Cadre, alors que la galerie casablancaise était encore dirigée par Arigo Pasto. Arman et sa femme Corice y côtoient le milieu arty casablancais autour de l’architecte Elie Azagury et son exposition chez Venise Cadre l’introduit dans les collections du milieu bourgeois marocain qui l’adule. Dans la décennie qui suit, qui est aussi celle de l’explosion de la cote internationale d’Arman, les maisons casablancaises les plus branchées auront toutes une petite ou grande pièce de l’artiste chez soi. L’exposition au MM6 en montre d’ailleurs quelques-unes.

Cinq décennies de créationMais revenons au musée. Car l’institution travaille davantage le présent et l’avenir que le passé. C’est dans l’air du temps. Aujourd’hui, c’est un bronze d’Arman qui est dévoilé. Il est offert par Corice, l’épouse, au musée marocain. L’œuvre, « Accord final », est venue compléter le « musée à ciel ouvert » déjà composé sur le parvis d’œuvres, offertes ou prêtées, de Bottero, Niki de Saint Phalle, Ousmane Sow, Kabbaj et Belkahia.Dans les salles du rez-de-chaussée, on peut voir 67 œuvres majeures, issues de la collection personnelle de l’artiste, qui couvrent plus de cinq décennies de la carrière d’Arman et incluent certaines pièces inédites.
Il faut s’arrêter sur les fameux portraits de poubelles, qui sont en réalité des portraits de ses amis artistes par leur déchets : « dis moi ce que tu jettes et je te dirai qui tu es ». On peut voir la poubelle de Rauschenberg ou celle de Sol Lewitt! Ce sont des pièces d’exception qui ont marqué l’itinéraire d’Arman et l’on se félicite qu’elles soient proposées au public de Rabat.
L’exposition montre aussi quelques accumulations dont Nuits de Chine de 1976, une accumulation d’accordéons ou encore Heroic Times de 1997, réalisée avec des machines à écrire. « Cent fourchettes, c’est tout à fait autre chose, expliquait Arman, ça devient une masse, un grain, un fourmillement, plusieurs choses complètement différentes, ça démolit un peu l’identité.»

1962
Broken violin bow on wood panel, (8203.62.016)
Courtesy The Arman Marital Trust, Corice Arman, Trustee
Il faut aussi consacrer un peu de temps à apprécier une mise en scène calcinée exceptionnelle, de la série des combustions The Day After, magnifiquement mise en espace et issue d’une collection marocaine. Cette œuvre, qui est l’édition en bronze d’une performance de calcination d’un ensemble de mobilier bourgeois, permet aussi de replacer Arman comme précurseurs des artistes contemporains « installationnistes ». Comment ne pas penser aux Day After devant un Zéro tolérance d’Adel Abdessemed ?À la fin du parcours, quelques œuvres de la série Atlantis – des sculptures en bronze couvertes d’une patine vert-de-gris comme remontées de fouilles sous-marines – formant une « archéologie du futur » remettent Damien Hirst dans une nette filiation avec Arman. Cette patine sous-marine, réalisée avec la complicité du fondeur Boquel qui édite également César, Hiquily, Wang Keping, est un secret de fabrication bien gardé. Parmi les objets utilisés par Arman, les instruments de musique ont donné lieu aux plus nombreuses manipulations : l’exposition « Arman, l’objet de l’art » montre quelques colères, coupes, accumulations, … Les cascades, objets identiques (bicyclettes, violons, chaises…) disposés dans une géométrie parfaite, datent des années 1990-2000 et montrent qu’Arman a inventé un langage plastique et donné forme à l’espace jusqu’à la fin de sa carrière.Meryem Sebti« Arman, l’objet de l’art », Musée Mohammed VI, Rabat, à partir du 23 mai 2024.

