Le Musée national de la photographie à Rabat expose, à l’occasion des 30 ans des Rencontres de Bamako, un panorama de 24 photographes issus du Continent. Un aperçu efficace des problématiques qui parcourent la photographie africaine.
On ne boude jamais son plaisir de voir de la belle photographie. Qui plus est lorsqu’elle est estampillée Rencontres de Bamako, la grand-messe de ce médium en Afrique. L’exposition « Bamako Dreams 30 », co-curatée par le commissaire général des Rencontres Igo Lassana Diarra, est enthousiasmante à plus d’un titre. Après « Afrique en Capitale » et « Art du Bénin », elle positionne Rabat comme un relai culturel à part entière sur le continent. Un signe de bonne santé des relations Sud-Sud et de la coopération culturelle qui s’intensifie. Elle permet aussi, par une approche pédagogique et condensée, d’ouvrir au grand public une fenêtre sur une création africaine qui circule encore péniblement d’un pays à l’autre. Les connaisseurs se laisseront peut-être rarement surprendre puisqu’on y retrouve des plasticiens – et des séries – bien connus comme Aida Muluneh, Amina Benbouchta, Mario Macilau ou James Barnor. Il n’empêche, on y découvre un Barthélémy Toguo photographe qui, en 1993 déjà, s’emparait de la question environnementale avec le projet Une autre vie. Dénonçant la déforestation observée pendant son enfance au Cameroun, l’artiste se met en scène et s’immerge dans un amas de bois jusqu’à indifférenciation entre son corps et la nature. Formellement très réussi.

Une image à soiEn une sélection resserrée de 24 photographes, « Bamako Dreams 30 » arrive à souligner les traits les plus saillants de la photographie du continent. Comme une préoccupation autour de la représentation de soi après les indépendances à travers trois grands pionniers de la photographie de studio, le malien Seydou Keïta, le Ghanéen James Barnor et le Marocain Mohamed Cherradi. Tous trois marquent, par le simple fait de leur pratique, une rupture avec une imagerie longtemps contrôlée par le pouvoir colonial. Car il est bien question d’une mise à distance d’un regard occidental sur l’Afrique pour entrer dans une certaine intimité notamment grâce à des photographes humanistes qui vont capturer comme Jamal Mehssani (Maroc) ou Andrew Tshabango (Afrique du Sud) le quotidien de leurs contemporains. Scènes de rue où se devine une promiscuité voire une tendresse du regardeur pour le regardé.
Il y est aussi question de se mettre en scène à travers la SAPE congolaise, documentée par Baudouin Mouanda. On y découvre toute l’excentricité vestimentaire des sapeurs qui, à travers le vêtement, affirment une identité bien spécifique et assumée. Une contre-culture teintée de théâtralité qui joue avec le regard de l’autre plus qu’il ne le subit. Face à cette représentation de soi décomplexée construite dans la rue par les Sapeurs, Amina Benbouchta propose des mises en scènes intérieures ubuesques pour dénoncer, avec humour aussi, l’enfermement de la femme dans la sphère domestique. Dans les deux cas, il y a une prise de pouvoir à travers le médium photographique. Ce vis-à-vis des deux salles est une des réussites scénographiques de cette exposition.

Passé colonialOn n’échappe pas à son passé, semble nous rappeler « Bamako Dreams 30 ». La colonisation reste la pierre angulaire des questionnements de nombreux artistes. Mario Macilau photographie des lieux abandonnés de l’époque coloniale au Mozambique – son pays natal – avec des portraits de contemporains qu’un jeu de surimpressions délicates rend quasi fantomatiques. Les plaies restent encore ouvertes. Et la décolonisation des esprits et de l’art en est encore à ses balbutiements, nous dit Mohammed Laouli. Dans sa série de collages Les sculptures n’étaient pas blanches, l’artiste marocain remplace les visages de sculptures européennes conservées au Louvre par des portraits de personnes racisées – Afrique / Amérique Latine. Dans le sillon des Whiteness Studies portée notamment par l’excellente historienne américaine Nell Irvin Painter, auteure de The History of White People, Laouli rappelle ici que la couleur blanche est politique. Un « blanchiment » des œuvres d’art et des sujets qui parcourt l’histoire de la représentation ayant aussi participé à installer la domination occidentale. Globalement réussie, « Bamako Dreams 30 » rappelle aussi l’importance de ce rendez-vous que sont les Rencontres de Bamako qui se maintiennent coûte que coûte, malgré un contexte sécuritaire délicat au Mali depuis plusieurs années. La prochaine édition, très attendue parce qu’elle marque les 30 ans de l’événement, se déroulera du 16 novembre 2024 au 16 janvier 2025 sous le thème de « Kuma, la parole ».
Emmanuelle Outtier
« Bamako Dreams 30 », Musée national de la photographie, Rabat, à partir du 8 mai 2024.
