En marge des Rencontres d’Arles, l’exposition « Interférences » réunit 18 photographes marocains pour offrir un aperçu, forcément partiel, de la création contemporaine au Maroc. Une initiative portée par l’AMAP, le ministère de la Culture, le CCME et la galerie NegPos.
Circonscrire la pratique photographique marocaine relève de la gageure. L’exposition « Interférences », réunissant 18 photographes en Off des Rencontres d’Arles, prend ses précautions en y attachant la mention “un certain regard sur la photographie marocaine”. Si la démarche entend montrer la diversité des thèmes qui traversent la photographie contemporaine au Maroc, certaines grandes tendances se dessinent : « la pluralité des fronts sur lesquels elle s’engage, une conscience et une distance critiques vis-à-vis de l’héritage visuel colonial et une volonté affirmée d’explorer les voies d’une logique d’expérimentation », énumère le commissaire Jafaâr Akil, par ailleurs photographe et directeur artistique des Rencontres photographiques de Rabat. Ainsi le médium photographique permet d’invoquer la mémoire intime et familiale comme dans la série Ce que le silence emporte de Karima Najji où par effets de surimpressions de portraits de famille avec des paysages elle matérialise la fragilité des souvenirs. Une mémoire fragmentée symbolisée par un effet de voilement que l’on retrouve aussi chez Jafaar Akil qui exhume ses albums de famille. La mémoire est un thème récurrent, qui plus est lorsqu’on s’est éloigné du pays natal : Driss Aroussi propose des instantanés à la saveur surannée par l’utilisation de l’argentique, là où Badr el Hammami, à travers son projet Entre Nos Mains, met en scène la nostalgie d’inconnus issus de la communauté diasporique amazighe qui excavent les bribes de leurs souvenirs à l’aide d’« objets-affect » avec lesquels ils posent devant l’objectif du photographe. Chez Mouna Karimi, les murs deviennent les témoins d’une histoire intime : elle photographie sa maison familiale peu avant sa démolition. Murs lézardés, portes scellées, lumière tamisée par la poussière… Chaque détail évoque un passé suspendu, comme enfermé dans ce lieu de mémoire où se sont tissés, puis défaits, les fils du quotidien.

Ambiguïté du noir et blancIl est encore question de mémoire chez Mehdy Mariouch, qui réactive les studios photographiques, autrefois lieux populaires de mise en scène de soi, et opère un lien entre passé et présent. Dans le même esprit, des photographes comme Abderrazzak Benchaâbane, Youssef Bensaoud ou Jamal Mehssani semblent jouer de l’atemporalité du noir et blanc pour évoquer un Maroc contemporain urbain. C’est également sur l’ambiguïté propre au noir et blanc qu’Ahmed Benismael fonde son approche : en saisissant des scènes de fête sur la place Jamaâ El Fna, il brouille délibérément les repères temporels, produisant des images qui pourraient tout aussi bien appartenir aux archives nationales. Les « interférences » suggérées par le titre de l’exposition prennent alors tout leur sens, notamment dans le dialogue visuel qui s’instaure avec l’univers des saltimbanques mis en scène par Hicham Benohoud dans sa série Acrobatie. La pratique photographique se révèle ici dans toute sa diversité : entre la quête de l’instant décisif et une approche plus plastique, fondée sur la mise en scène ou une esthétisation minutieuse – à l’image des nus de Yasmine Alaoui. Le corps demeure un topos incontournable pour nombre de photographes. Safaa Mazigh en explore les contours à travers un graphisme inspiré des signes amazighs, tandis que Fatima Mazmouz, dans une approche plus ouvertement politique, s’appuie sur des photographies d’archives de femmes, sur lesquelles elle appose, tels des pixels, l’appareil géniteur féminin – rappelant ainsi que le corps de la femme reste un territoire de domination. Une exposition à découvrir à Arles du 9 au 18 juillet 2025. Emmanuelle Outtier
« Interférences. Un certain regard sur la photographie marocaine », Parade, Arles (France), du 8 au 19 juillet 2025.


