Avec cette rubrique, Diptyk propose une école du regard à partir des plus grandes œuvres du patrimoine artistique institutionnel marocain. Conservée au sein de la collection de la Fondation Attijariwafa bank, La tentation de Joseph est une œuvre majeure de Mohamed Abouelouakar. Décryptage avec le critique d’art Farid Zahi.
Il est des œuvres qui nous regardent, qui nous parlent. Elles interpellent nos sens dans leur totalité. Leur(s) signification(s) émerge(nt) de cette capacité intense à nous projeter dans le miroir d’une réflexion sensible et intelligible en même temps. Le triptyque d’Abouelouakar engendre dès l’abord un émerveillement qui nous immerge dans une multitude de lectures possibles, même si « lire » est ici une métaphore bien réductrice. Cette œuvre invite à l’enlacement, à l’immersion sensuelle dans les méandres de son archi-texture, puisant inlassablement ses motifs et ses récits dans la tradition mythique religieuse et populaire. La Tentation de Joseph (1998) est elle-même une « relecture » d’un mythe fondateur de notre conception du désir, du plaisir, de la tentation et de la beauté dévastatrice.

L’œil du cinéaste
Le récit d’Abouelouakar n’est pas sujet à la narration. Il est plutôt mis en scène, plutôt mis en mouvement ; un mouvement tantôt giratoire, tantôt en spirale. La beauté de Youssef et de Zoulikha est esquissée sans être mise en exergue. Plus de mimésis ici, plutôt une représentation stylisée, simplifiée, où tout un chacun peut se reconnaître. Visage et corps sont peints selon le principe de l’icône et de la miniature islamique. Ils désignent sans spécifier le caractère référentiel de la personne. Quant aux scènes, elles bruissent de mouvement et de symboles, comme pour nous propulser dans le tour- billon incommensurable du désir, du pouvoir, de la résilience, de la spiritualité et de la transcendance…
Parler ici de récit revient à nommer le mythe revisité. Un mythe de l’épreuve, comme le sont généralement tous les récits bibliques, de Job à Jonas. L’épreuve de Joseph, mise en image par notre artiste, est doublement réappropriée : dans sa visée comme dans la vision et la technique. Cinéaste de formation, Abouelouakar choisit le triptyque comme le cinéaste choisirait trois angles de vue ou trois caméras simultanées. La même scène obéit ainsi à trois angles de vue, afin de nuancer le sens et le corroborer en même temps, selon une dialectique de l’identité et de la différence. Ainsi le récit s’élabore devant nos yeux, comme si nous y étions incorporés, dans une sorte de rêve éveillé, ou de théophanie mystique.

Le triptyque raconte, ou plutôt tourne autour d’une tentation/épreuve afin de tenter de l’affranchir d’un sens préétabli. Sans le remettre totalement en question, Aboueloukar lui confère une forme imaginale, entre la réalité et le fantasme, le désir et sa sublimation, le corps féminin et le symbole (la gazelle). Trois temps sont nécessaires pour relever la contradiction entre le plaisir et la fidélité, la foi et le désir, l’immersion dans la corporéité et l’élévation vers un au-delà prometteur. Pour ce faire, l’artiste a recours à la technique cinématographique de la plongée ; vision aérienne qui lui permet de transcender la scène et de se libérer de l’anecdote. Les corps volumineux, loin de s’accorder avec les canons de beauté du récepteur actuel, semblent virevolter autour d’un axe imaginaire. Leur regard se tourne vers notre présence, puis se laisse voiler, pour qu’un œil, un seul œil transfigure le personnage et l’unifie à sa corporéité sublimée.

Un désir interdit
C’est ainsi qu’Abouelouakar s’approprie le mythe pour le transformer en une histoire de désir interdit. Joseph n’est pas Narcisse. Il est sublimé par la présence réitérée d’une gazelle finement représentée et une échelle à gravir vers le salut éternel. La gazelle semble veiller sur le destin paradoxal de l’esclave (Joseph) affranchi par sa fidélité et sa beauté. Symbole emblématique de la féminité, la gazelle a d’autres présences. Elle est l’incarnation métonymique de la nature (Hay Ibn Yaqzân), de l’accomplissement, de l’amitié et de l’amour de la fitra (nature spontanée). Quelques soufis musulmans vont jusqu’à l’associer à la divinité.

La saturation de la toile traduit ici l’état de transe de l’artiste qui, tout en racontant, crée des sen- tiers d’interprétation nouveaux qu’il emprunte pour nous révéler son propre imaginaire. Les symboles visuels qu’il parsème dans le triptyque (comme dans d’autres travaux ultérieurs) sont des repères réels et spirituels qui marquent son « style ». L’échelle pour l’envolée vers l’univers transcendantal de l’Autre. La gazelle pour métaphoriser le féminin, la complétude et la sensualité comme cela a été tant chanté par la poésie arabe.
Quant au choix des couleurs vives et des traits rustres, au-delà de l’inspiration chagallienne, il dévoile pour nous le rapport direct, sans artifices techniques, à la peinture comme geste premier et à la mise en image recréatrice du mythe. Œuvre majeure de l’artiste, ce triptyque, comme plusieurs de ses œuvres ultérieures, propulse l’artiste dans une figuralité à dimension universelle amplement méritée. Il annonce la singularité d’un artiste encore à redécouvrir, pour lui redonner l’intérêt posthume qu’il mérite.
Par Farid Zahi