La 1-54 Marrakech semble cette année s’être décidée à bousculer ses galeries, les incitant à explorer de nouvelles propositions. Si le marché de l’art traverse une période complexe, cette édition a pourtant réservé de belles ventes avec un engouement marqué pour les Modernes.
Le format boutique fair est toujours à double tranchant. Apprécié des collectionneurs pour son intimité et des galeristes pour son efficacité – il y a « un effet de concentration intéressant » note le cofondateur de la galerie Loeve&Co, Stéphane Corréard, qui venait pour la première fois éprouver le marché à Marrakech -, le format boutique fair peut aussi très vite donner une impression de déjà-vu. Touria El Glaoui en est la première consciente. « C’est important qu’il y ait du renouveau », nous confiait-elle avant la foire. Avec des stands moins orientés figuratifs et avec la présence accrue de Modernes, cette 6e édition redonne un certain souffle à cette manifestation centrale pour la région. Alors que le marché de l’art semble en berne depuis quelques mois, chacun y est allé de sa stratégie pour capter au mieux les désidératas des acheteurs. Les enseignes marocaines, notamment marrakchies, ont joué à plein régime sur plusieurs tableaux. La Galerie 38 a ainsi bénéficié, selon ses dires, d’un passage soutenu sur son stand grâce à l’ouverture d’un espace temporaire jouxtant sa galerie, à Guéliz. Parmi les ventes marquantes, une grande toile de Mohamed Hamidi est partie à 300 000 dirhams. Le stand, entièrement renouvelé au fil de la foire, a vu ses artistes marocains prisés grâce aux collectionneurs locaux : « il y a une volonté de soutenir le marché marocain et notamment les artistes femmes », souligne la galerie. Celles-ci étaient mises en valeur cette année avec des œuvres de Meriam Benkirane ou Yacout Hamdouch.

Les Modernes ont le vent en poupePlusieurs institutions avaient fait le déplacement. La Tate a ainsi acquis dès le premier jour de la foire un portrait moyen format de Amoako Boafo auprès de Gallery 1957 (Accra), tandis que le musée Thyssen-Bornemisza à Madrid a acheté sur le stand d’Afikaris une sculpture de Hervé Yamguen. Les bronze de l’artiste camerounais étaient déjà partis dans leur intégralité l’an dernier, ce qui laisse envisager un regain d’intérêt des collectionneurs pour le médium sculpture. Une tendance confirmée sur le stand de la galerie African Arty qui avait misé sur un solo show de Abderrahmane Rahoule. Une grande céramique datée des années 1970 a trouvé acquéreur. Le pari de montrer un Moderne a payé, selon le fondateur d’African Arty, Jacques-Antoine Gannat, après une édition mitigée l’an dernier à DaDa.
Parce que c’est sans doute ce qui a le plus marqué cette édition : les Modernes. Coup de cœur général pour Loeve&Co, dont le stand se voulait une préfiguration de l’exposition « Paris Noir » qui ouvrira en mars au Centre Pompidou et où figureront plusieurs toiles de Roland Dorcély. Il faut dire que ce peintre haïtien a un parcours fascinant, lui qui a fréquenté Léger et Picasso dans le Paris des années 1950 et dont une œuvre est entrée très tôt dans les collections du MoMa. Sa production restreinte est aujourd’hui méticuleusement exhumée par la galerie parisienne. L’effet de concentration propre à Marrakech a d’ailleurs joué en sa faveur. Cinq toiles de Roland Dorcély se sont vendues entre 23 000 et 110 000 euros et deux pièces du congolais Marcel Gotène, figure de l’école de Poto-Poto. Pour sa première participation, Loeve&Co s’est laissé surprendre par « la spontanéité d’achat que l’on ne trouve pas à Paris ». Deux toiles de Belkahia à 90 000 euros chacune ont trouvé acquéreurs sur le stand de la galerie tunisienne Le Violon Bleu qui présentait également des petits formats de Baya et de très belles lithographies. Plus surprenant, le Moderne tunisien Aly Ben Salem est resté invendu, laissant penser que les acheteurs favorisent encore les artistes très bien établis.

L’énergie de MarrakechGlobalement, il semble que la prise de risque ait été payante. La galerie Bridge a convaincu la Fondation Attijariwafa Bank qui a mis une option sur une toile abstraite de Méné (5000 euros) tandis que Loft Art Gallery a vu les petits formats de Nassim Azarzar séduire rapidement. La galerie Farah Fakhri (Abidjan) a fait carton plein avec les grands textiles de l’artiste ivoirien Chada que le public de Marrakech découvrait pour la première fois. La MCC gallery a aussi convaincu des acheteurs du travail pointu de Houda Kabbaj qui photographie à la chambre noire le vivant. Trois de ses œuvres dont deux Polysèmes, ainsi que des pièces de Malika Sqalli et de Amine El Gotaibi (15 000 euros) ont été vendues. En somme une bonne édition ? La foire a su corriger les lacunes de l’an dernier en mettant à disposition des tuk-tuks customisés par la créatrice Zoubida, assurant la navette entre La Mamounia et son deuxième espace, DaDa, et fluidifiant ainsi la mobilité. Résultat : une meilleure fréquentation de DaDa, qui s’ancre peu à peu dans les habitudes des visiteurs. La présence de Special projects portés par le Tanger Print Club et L’appartement 22 a confirmé la dimension alternative de DaDa. Mais c’est aussi le programme off qui demeure un atout indéniable. Venu sonder le terrain avant le lancement de la foire Africa Basel en marge d’Art Basel, son fondateur Benjamin Füglister s’est enthousiasmé pour l’énergie de cette édition. La réouverture du MACAAL après un an et demi de rénovation, a largement contribué à cette dynamique (lire notre papier ici). L’exposition de sa collection permanente, magnifiquement curatée par Zamân Books & Curating, a fait l’unanimité.Emmanuelle Outtier






